Observations « participantes » de Marc Lavergne chercheur au CNRS / An insider’s view about the course of events in the Middle East and the Horn of Africa

Projection du film CLASH de Mohamed Diab au cinéma le Louxor le 8 septembre à 20h, suivi d’un débat

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Présentation du documentaire « L’heure de la liberation a sonné » le 16 juin à 20h à l’espace Saint Michel à Paris par Marc Lavergne
10 juin, 2016, 10:52
Classé dans : Conférences, présentations,Oman

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Fondation Jean Jaurès : Mise en perspective des accords Sykes-Picot et du conflit au Yémen et dans la péninsule arabique : un regard de géographe Image de prévisualisation YouTube

 



Soirée-débat sur l’Egypte de Sissi Toulon 28 janvier 2017


7 ème Congrès du Fatah, Ramallah, 28-30 novembre 2016

Ci-joint le lien vers les interventions des délégués étrangers…

https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1307195506017107&id=132091353527534

 

 



Le lac Tchad, entre l’assèchement et l’intrusion de Boko Haram : une histoire de négligence et de malgouvernance

Rapport scientifique

Le lac Tchad, entre l’assèchement et l’intrusion de Boko Haram : loin de la COP, une histoire de négligence et de malgouvernance

 Marc Lavergne

 N’Djamena 5-9 février 2017

Une courte mission explo

Trois objectifs :

  • lancement d’une étude de terrain « Environnement-Développement-Sécurité » des rives du lac Tchad ; identification de partenaires et de relais locaux (universitaires et ONG);

  • évaluation de l’efficacité de l’action humanitaire ;

  • Identification et sélection d’étudiants avancés, niveau doctorat, tchadiens, pour formation et encadrement, sur la thématique «  »Environnement-Développement-Sécurité » appliquée aux rives du lac Tchad.

Contexte général Tchad :

  • Economique : Etat en faillite, n’est plus en mesure de payer les fonctionnaires. Tout l’argent du pétrole semble s’être évaporé (selon les Panama papers, plus de 10 milliards de dollars auraient été transférés au Panama, soit plus de trois fois le coût de la mise en exploitation du pétrole), alors que les cours ont baissé. Des infrastructures de première nécessité ont certes été mises en place (routes) , mais les chantiers immobiliers de la capitale sont à l’arrêt. Le pétrole a surtout bénéficié à la capitale, à travers les prédations des détenteurs du pouvoir et surtout des proches du président. Accentuation dans la capitale même du clivage entre quartiers nord (riche) et sud (pauvre), qui reflète un clivage géo-ethnique à l’échelle nationale.

  • Politique : concentration du pouvoir entre les mains du Président, au pouvoir depuis 1991. Réélu pour la 5ème fois en avril 2016, grâce à une fraude massive sortie des urnes, qui a rendu inopérants les contrôles informatisés avant et pendant le vote. Serait en réalité arrivé en 4ème position.

  • S’appuie sur l’armée (mais difficulté à régler les arriérés de soldes), sur son ethnie d’origine , les Zaghawa (mais pas tous), et sur sa famille (avec au premier rang sa femme Hinda). Mais son assise repose avant tout sur la France, à laquelle le Tchad fournit des troupes pour ses opérations au Sahel, et qui a établi la base de l’opération Barkhane sur son territoire. Sentiment de la population largement hostile à ce soutien français, qui rencontre au mieux l’incompréhension de l’opinion.

  • Sécurité : Même si la situation dans la capitale paraît incomparablement plus calme qu’il y a dix ans, lors de notre dernier passage, où des forces rebelles soutenues par Khartoum auraient aisément détrôné le président sans l’intervention de l’armée française, la ville est soumise au rackets, aux cambriolages et aux assassinats quotidiens : elle est livrée à des bandes qui rançonnent la population pour le compte de la police, quand ce n’est pas par la police elle-même, au grand jour, ou pour le compte des « hommes du Président »1.

L’assèchement du lac Tchad : état de la question

L’assèchement du lac Tchad est un sujet qui préoccupe de longue date les chercheurs, les experts en développement et les « défenseurs de l’environnement ». En effet, depuis les années 70, on constate un rétrécissement de la surface des eaux que l’on a lié aux épisodes de sécheresses récurrentes durant les années 70 et 80 sur l’ensemble du Sahel. De nombreuses réunions internationales se sont penchées sur le sujet, avec pour but affiché d’identifier les causes du phénomène et de tenter d’y remédier. Ainsi s’est tenu à Ndjamena, en octobre 2010, le 8ème Forum mondial du développement durable, consacré à la sauvegarde du lac Tchad. Ce forum a été suivi, en mai 2015, par la restitution des rapports par la Commission du bassin du lac Tchad, dont les conclusions ne tranchent aucune de ces questions, mais se contentent de recenser les différents avis : changement climatique global ou phénomène cyclique ? Ou bien origine anthropique, et dans ce cas, du fait de la construction de barrages ou de ponctions sur les fleuves qui l’alimentent, ou de la croissance de la population et de l’augmentation de l’irrigation sur les rives du lac ?

Toutes ces hypothèses ont pour toile de fond la préoccupation nouvelle de la présence du mouvement Boko Haram qui tente de s’implanter sur les rives du lac, à la fois zone de refuge et terre de recrutement et d’opération à la jonction de quatre pays et difficile d’accès pour les forces armées censées le combattre. Mais elles passent soigneusement sous silence la situation socio-économique qui prévaut dans les pays en question, soumis à des régimes politiques prédateurs et dictatoriaux, indifférents au sort de leur population et en particulier aux attentes en matière de développement économique et social, face à la raréfaction des ressources et à la croissance démographique rapide.

La place centrale dévolue aux organisations humanitaires internationales, chargées de résorber une crise alimentaire devenue une famine meurtrière, pose problème dans ce contexte : elles se contentent de jouer le rôle d’opérateurs pour des bailleurs de fonds internationaux dont les préoccupations sont uniquement liées à la stabilité régionale, et donc à la pérennisation des régimes en place, mais elles se cantonnent dans ce cas à la gestion des effets de la crise humanitaire, sans s’attaquer à ses causes profondes. Leur intervention « d’urgence » – qui ne couvre pas, et de loin, les besoins vitaux de l’ensemble de la population – est donc appelée à durer, sans perspective pour la population de voir son sort s’améliorer et de pouvoir recouvrer son autonomie de destin.

En ce sens, la crise actuelle des rives du lac Tchad est une crise structurelle, qui produit deux effets : d’un côté, l’attraction de la jeunesse pour un mouvement de révolte barbare comme Boko Haram, de l’autre, l’exode programmé vers d’autres rives, c’est-à-dire, à terme, la traversée de la Méditerranée en quête non pas d’un eldorado, mais de la simple survie.

Peu profond (rarement plus de 3 m), le lac Tchad fournit de l’eau à près de 30 millions de personnes dans les quatre pays limitrophes : le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Nigeria qui connaissent une forte croissance démographique. Ses principaux apports en eau viennent du fleuve Chari et de son affluent Logone, qui viennent des montagnes de la République centrafricaine.

L’assèchement du lac Tchad, passé de 25 000 km2 en 1960 à 8000, voire 2500 aujourd’hui, selon les années, les saisons, et les modes de mesure, est certes lié en partie à l’accroissement de la population, accentué par la grande sécheresse des années 1973-74, et de l’activité agricole sur ses berges, mais aussi aux entreprises des Etats riverains, par leurs ouvrages de pompage et d’irrigation sur les affluents du lac. Mais le réchauffement climatique est souvent mentionné comme première cause de cet assèchement, par assimilation avec d’autres déréglements à l’échelle mondiale, mais aussi peut-être par souci de ne pas incriminer les véritables causes des drames humains qui en sont la conséquence2.

Le réchauffement climatique, réalité ou alibi ?

Effet du changement climatique ou fluctuations inhérentes à ce lac inscrit dans un écosystème complexe ? « Depuis 2004, on observe une légère augmentation de sa superficie en eau, fait remarquer Armel Sambo, chercheur à l’université de Maroua (Cameroun). À ce jour, il n’existe pas d’étude fiable qui permette de mesurer le niveau d’influence du changement climatique sur l’état actuel de l’hydrosystème. Mais l’augmentation de la température et l’accroissement de la variabilité climatique posent déjà de nombreuses contraintes pour la gestion des ressources en eau du lac Tchad. Le changement climatique risque ainsi d’amplifier les vulnérabilités socio-économiques auxquelles les populations font face, particulièrement dans cet espace ou l’économie est essentiellement basée sur l’agriculture, l’élevage et la pêche. L’assèchement progressif de ce lac et son impact sur les écosystèmes de la région constituent une menace écologique et socio-économique majeure. »3

Du 28 au 31 mai 2015, la Commission du bassin du lac Tchad a organisé la restitution de rapports d’audit environnemental sur l’assèchement du lac : première conclusion du rapport, il faut des quotas et surtout des textes règlementaires pour une utilisation rationnelle des eaux du lac. Le rapport rappelle que certains pays et même des entreprises utilisent les eaux du lac et de ses affluents en dehors de tout contrôle. Les populations riveraines doivent aussi êtres associées à la préservation du lac : le rapport recommande aux Etats l’adoption de laConvention de Helsinki4sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontières et des lacs internationaux pour mieux partager les ressources du lac. La protection du lac contre la disparition est donc engagée à la fois par les Etats, et par des associations dédiées5.

Mais, selon d’autres experts, comme Géraud Magrin, du CIRAD, interrogé par Jeune Afrique en 2010, « Il n’y a pas d’assèchement du lac Tchad depuis une trentaine d’années. Depuis la fin des années 70, les scientifiques s’accordent sur le fait que le lac  est stable, à un niveau de petit lac qu’il a déjà eu  par le passé. Nous sommes actuellement dans une période relativement aride, comparée à la période humide d’il y a quarante ans. Depuis les années 70 il y a eu une séparation du lac en deux parties, une cuvette sud et une cuvette nord. La cuvette sud est relativement stable et continue à être alimentée par le Chari et le Logone et il n’y a aucune raison que cela cesse sauf si on augmentait considérablement les prélèvements pour l’irrigation, en amont. La cuvette nord, elle, a été crée au moment de la sécheresse des années 70, une zone de haut fond s’est alors constituée. Le fait que celle-ci se soit végétalisée explique que la cuvette nord ne soit pas alimentée en eau tous les ans. Pendant les années 70 et 80, il y a eu plusieurs années où elle n’était pas alimentée en eau. Au cours de la période récente, il y a eu la plupart du temps de l’eau dans cette cuvette nord, mais pas toute l’année.« 6 ?

Grands travaux hydrauliques : une solution de facilité ruineuse, source potentielle d’autres déréglements ?

Il y a plusieurs idées de transfert des eaux et plusieurs scénarios envisagés. Le projet « Transaqua » imaginé à la fin des années 80 est pharaonique : il consiste à creuser un canal de dérivation à partir de l’Oubangui en direction du Chari : un projet qui date de la colonisation…et qui coûterait plusieurs milliards de dollars, tout en perturbant profondément le milieu et les modes de vie des habitants de ses rives, en RCA comme au sud du Tchad. Des hypothèses plus modestes sont donc aujourd’hui à l’étude.

Un des attendus implicite du projet de transfert est qu’un niveau des eaux relevé permettra de relancer l’irrigation. Mais, là encore, il faudra attentivement en étudier les enjeux : en Afrique sahélo-soudanienne, la longue histoire des aménagements hydro-agricoles est parsemée d’échecs (rentabilité, agronomie, etc.). Dans le contexte du lac, il faut se questionner sur la manière de gérer la salinisation des terres et sur le potentiel irrigable sans pollution des eaux.

Une étude des conséquences possibles de Transaqua est donc indispensable, au niveau de la gestion de l’espace et du foncier et en matière de conséquences sur les systèmes de production agricole. Enfin, certains agriculteurs se sont rapprochés du lac et devraient reculer, ce qui poserait problème au niveau du partage de la terre et des règles d’accès au foncier.

Aujourd’hui, des cultures de décrue sont très productives sur les rives sud, sur une bande de trente kilomètres environ qui va de Guitté à Gredaya. Elles fournissent des rendements très élevés et donc des revenus très importants aux producteurs. Cette zone se développe et vit grâce à une bonne relation routière avec la capitale. Si on augmentait de façon importante le niveau du lac et qu’on le ramène à un niveau de grand lac, le risque serait de perdre une partie de la superficie de ces cultures de décrue.

On peut aussi augmenter les surfaces irriguées à partir du Logone et du Chari, mais alors, on va faire diminuer les eaux qui arrivent au lac Tchad. En revanche, si on décide d’augmenter les eaux du lac Tchad avec le projet de transfert et d’étendre les périmètres irrigués, il risque d’y avoir un problème de pollution dû à l’utilisation des engrais ainsi qu’un problème de salinisation.

Le remplisssage du lac, une solution pour les pêcheurs ?

Le lac tel qu’il est aujourd’hui rend beaucoup de services écosystémiques et il constitue un point d’appui pour les troupeaux en saison sèche. D’autre part, il est extrêmement poissonneux. Mais la productivité biologique des eaux a diminué et la composition des prises s’est modifiée : selon certains experts, 150 espèces de poissons ont disparu du lac. De nouveaux spécimens sont apparus, sans compenser les pertes. Selon un rapport de la FAO, les prises annuelles moyennes de poisson sont passées de 80 000 tonnes en 1960 à 50 000 tonnes en 20007.

Cette diminution de la ressource ne peut pas être uniquement attribuée au rétrécissement du lac : ainsi il y a beaucoup plus de pêcheurs aujourd’hui qu’autrefois, et ‘arrivée massive de pêcheurs migrants a accru la concurrence sur la ressource.

Situé au nord d’une région sahélienne durement éprouvée par les sécheresses des années 1970-1980, le lac Tchad a en effet vu affluer sur ses rives pêcheurs, éleveurs et agriculteurs fuyant les zones arides. La population à ses abords a quadruplé au cours des quatre dernières décennies. Membre du peuple autochtone des Boudouma, Adam Seid exerce son autorité sur des administrés de diverses origines. «« Lorsque je suis arrivé sur l’île, il y a une trentaine d’années, environ 200 personnes vivaient ici, raconte cet homme de 45 ans. Aujourd’hui, Kinasserom compte 6 000 habitants. Il y a des Kanembou, des Kotoko, des Massa, sans compter les Maliens, les Nigérians, les Nigériens, les Sénégalais », explique-t-il8. Mais le poisson, sans doute victime de la surpêche et de la perturbation de son milieu du fait de l’assèchement des berges, est en outre plus difficile à attraper car il y a une végétalisation accrue du lac du fait du petit niveau actuel.

Cettte réduction des prises est d’autant plus regrettable que la consommation de poissons a beaucoup augmenté. La capitale N’Djamena est passée de 100 000 habitants en 1960 à 1 000 000 aujourd’hui, et le poisson du lac est exporté au Nigéria jusque dans les grandes métropoles du sud, d’Ibadan à Lagos.

Le développement rural, indispensable mais complexe

« Le lac Tchad concentre des ressources riches et diverses : poisson dans les eaux libres et les marécages, terres arables et pâturages au niveau des terres de décrue. La localisation, l’abondance comme l’accessibilité de ces ressources évoluent avec les variations des eaux, particulièrement fortes sous ces latitudes, induisant de multiples mouvements de population », souligne la géographe Charline Rangé. Villages, campements saisonniers, espaces d’exploitation agricole et parcours pastoraux se déplacent au gré des décrues et remontées des eaux ou de l’apparition de nouvelles îles. L’avenir du lac Tchad ne peut être pensé sans prise en compte de ces mobilités, des conflits, mais aussi des dynamiques humaines, sociales et productives qu’ils engendrent9.

Le lac Tchad, entre l'assèchement et l'intrusion de Boko Haram : une histoire de négligence et de malgouvernance dans Action humanitaire

Les habitants ont su s’adapter à ces bouleversements de leur environnement. De pêcheurs ou éleveurs, ils sont devenus agriculteurs, souvent tournés vers l’exportation. Les nouvelles terres émergées leur ont permis de développer des cultures de décrue très productives telles que le maïs, le riz, le niébé… Dans la vallée de la rivière Komadougou Yobe, au Niger, ils ont même entrepris la culture intensive du poivron, très rémunératrice bien que risquée.

Le soutien à ce développement endogène passe donc par des études sur le terrain, au niveau des communautés rurales et avec elles. Il s’agit aussi de mettre en place des politiques de crédit en milieu rural, d’accompagner les producteurs (conseil, vulgarisation), de renforcer le suivi-évaluation, de construire des routes à partir des régions agricoles les plus productives. Il y a donc beaucoup à faire. Le projet de transfert est une idée simple alors que le développement durable apparaît beaucoup plus compliqué. Mais le lac Tchad est un peu à cette image et nous invite à la prudence par rapport à ce qui paraît simple. Quand on le regarde sur une carte de l’Afrique, on voit une petite tache bleue, qui paraît facile à cerner. Sur place, tout est plus compliqué, on est perdu dans les méandres de la végétation et des chenaux, les îles qui apparaissent et disparaissent au gré des crues. La réalité du lac, c’est aussi celle-là.

Boko Haram, cause ou conséquence de la déréliction régionale ?

Après avoir tiré avantage des monts Mandara, à la frontière entre le Cameroun et le Nigeria, et de la vaste forêt de Sambisa, au nord-est du Nigeria, le groupe terroriste a habilement déplacé son centre de gravité sur cet espace lacustre, qu’il utilise depuis plusieurs années pour sa logistique militaire, financière et alimentaire. Il a su jouer des complexes rivalités ethniques. Et a noué des alliances lui permettant de mettre la main sur une partie de l’économie informelle, a semé la terreur contre ceux qui résistent et a séduit des jeunes que N’Djamena, Niamey, Yaoundé ou Abuja ont laissés pour compte10.

« Ils sont partout et nulle part. Ils frappent et se retirent. Voleurs, pilleurs et tueurs, les fous de Dieu sèment la terreur et la désolation dans le lac Tchad aux cris d’Allah Akbar. Personne n’est épargné : enfants, femmes, vieillards. Musulmans non ralliés à Boko Haram (BH) et chrétiens sont ciblés, indifféremment. À leurs yeux, ils sont tous des mécréants, des « kouffars » qu’il convient de tuer et de voler.

Les récits de leurs crimes hantent les nuits et les jours des populations du lac. Tout le monde a peur. Dans les têtes, il y a la hantise d’une attaque surprise et la conscience de sa vulnérabilité. Tous sont aux aguets, s’enflamment d’une rumeur. Il n’est pas bon être un étranger, ne pas être identifié au premier regard. Plus on s’enfonce dans le lac Tchad, plus on s’approche du Niger au nord ou du Nigeria à l’ouest, plus le contexte est tendu, les conditions de vie des populations alarmantes. »11

Après avoir été un pôle de développement économique sans pareil, les rives du lac Tchad connaissent une grave crise foncière sur fond de revendication d’autochtonie, situation que Boko Haram, qui essaie de mobiliser les populations de l’ancien Bornou (royaume du Kanem-Bornou, qui remonte au Xe siècle) sous son égide, va exploiter. L’irruption de Boko Haram dans ce milieu palustre si particulier qu’aucun encadrement politique extérieur passé ou actuel n’a réussi à contrôler, représente une véritable menace pour la région. Et si Boko Haram faisait du lac son sanctuaire ?12

« Que veulent-ils donc, ces djihadistes, la plupart illettrés, souvent drogués et faméliques, autrefois portés par la chimère d’un califat dirigé par des chefs qui, aujourd’hui, se déchirent publiquement ? Le mouvement, l’un des plus meurtriers de la planète, a causé la mort de plus de 20 000 personnes dans la région.

Avant de révéler sa barbarie, la rhétorique de Boko Haram a bercé des jeunes de la région. Les prêches de Mohammed Yusuf, le fondateur de la secte islamiste tué en 2009, et ceux de son successeur, Aboubakar Shekau, se sont faufilés à travers la brousse et les îles. « Depuis près de dix ans, on se les échange sur des cartes mémoire de téléphone », témoignent des jeunes du lac.

Nombreux sont ceux qui ont vibré sur ces voix exaltées. Parmi eux, il y a les proches de Nassiru partis dans les rangs de Boko Haram. Des gens simples comme lui, des agriculteurs qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école. Les millionnaires de Lagos, la bouillonnante mégapole côtière, les ont ignorés. Le groupe djihadiste les a trompés, abusés. Mais il a permis à ces jeunes du bassin du lac Tchad de rêver de richesse et d’épanouissement, de pouvoir choisir leur épouse et de quitter ces marécages ou de se rapprocher de Dieu. Ce n’était qu’un mirage.« 13

L’insécurité autour du lac et sur les îles a provoqué de vastes mouvements de population : ces déplacés ou réfugiés n’ont pas pu cultiver leurs champs, qui sont également hors de portée des villageois terrifiés. Au total, près de 7 millions de personnes manquent de nourriture mais l’insécurité complique la tâche des organismes d’aide pour atteindre les plus vulnérables.

La fermeture des frontières, les exactions des forces armées qui confondent la population et les rebelles, ou accusent celle-ci de les soutenir, ont perturbé le commerce transfrontalier et les marchés, et la nourriture est devenue hors de prix.

L’éradication de la faim, une mission impossible sans changement politique

Une pléthore d’ONG s’est ruée sur les bords du lac, attirée par les fonds français (AFD), européens (ECHO), américains et onusiens qui se déversent, non pas tant pour éradiquer la famine que pour tenter de bloquer l’extension du périmètre contrôlé par Boko Haram. Ces ONG se concentrent sur le traitement de la malnutrition, en particulier « aigue sévère » des enfants. On peut au passage se demander quel est l’intérêt de sauver ponctuellement des enfants qui ne pourront pas être nourris et pris en charge jusqu’à l’âge adulte, et qui n’auront d’autre salut, s’ils survivent, qu’en quittant la région pour tenter de trouver le chemin de l’Europe.

De leur côté, et c’est là sans doute l’un des effets conjugués de l’absence de développement économique, du chômage des diplômés et de l’afflux de fonds internationaux, les ONG locales se sont multipliées14 : elles recèlent des sommes de compétences et de connaissances dont ne disposent pas les ONG internationales, qui n’utilisent de manière générale la main d’oeuvre locale que par souci d’économie, sans en exploiter les compétences spécifiques. Mais les différences de regard entre ONG internationales et nationales sur la société et ses besoins sont et demeureront de toute façon grandes : certes, les objectifs des deux côtés sont d’abord d’avoir accès à des sources de financement, et ensuite de remplir leur mandat d’une manière satisfaisante pour les bailleurs. Mais la différence est que les ONG étrangères ne sont pas dépendantes de leur activité dans le pays d’accueil, en l’occurrence le Tchad, et qu’elles peuvent perdre ce marché sans disparaître. En revanche, les ONG locales sont dépendantes non seulement des bailleurs, mais aussi du pouvoir en place, et recèlent des biais régionaux ou ethno-religeux qui influent sur leur perception de la situation.

La condition préalable d’un règlement de la crise alimentaire et sécuritaire est de toute évidence la mise en place d’un gouvernement éthique à Ndjamena : non plus prédateur, reposant sur une base régionale et ethnique, mais attaché au bien-être de l’ensemble du territoire et de la population. C’est en effet l’incurie des gouvernements successifs mis en place par Paris depuis l’indépendance en 1960 qui est la première responsable du calvaire enduré par la population autochtone des berges du lac, et la population venue s’y installer depuis les terres sahéliennes avoisinantes. Aucune vooie d’accès carrossable depuis la capitale Ndjamena, aucune infrastructure scolaire ou sanitaire, pas d’aide à la valorisation locale des ressources, pas de présence de l’Etat autre que sa face répressive zt corrompue. Tous les ingrédients de la révolte sont réunis, si l’on y ajoute la persistance du racisme interethnique et d’un système de castes qui continue d’opprimer et de marginaliser des groupes industrieux comme les forgerons ou les pêcheurs. La responsabilité de la France, pouvoir tutélaire du Tchad depuis la conquête en 1900, est écrasante : non seulement la France ne sert pas ses propres intérêts en soutenant le pouvoir d’Idriss Deby qu’elle a installé en 1990, et qu’elle a sauvé à plusieurs reprises dans les années 2000, mais elle dresse contre elle les sentiments profonds de la population : le pouvoir est massivement rejeté par la population tchadienne, y compris dans son propre groupe Zaghawa15. Par son intervention, qui vise à obtenir la fourniture de « tirailleurs sénégalais » des temps modernes, supposés capables de mener à moindre coût la chasse aux trublions sortis du désert, la France joue le rôle d’un pompier pyromane, ici comme ailleurs au Sahel, en créant les conditions de la déstabilisation extérieure qu’elle prétend éviter par son engagement militaire.

Un potentiel de développement privilégié en milieu sahélien

Ce préalable une fois rempli, le potentiel de développement du lac Tchad pourra être mis en oeuvre. La région dispose en effet d’atouts non négligeables par rapport à d’autres régions du Sahel : un potentiel agricole et piscicole pour l’essentiel, couplé avec une localisation proche de centres de consommation urbains.

De toute évidence, la région a une vocation maraîchère, sur les terres humides ou irrigables des bords du lac, ce qui a l’avantage de permettre à la fois une production de légumes à haute valeur ajoutée, et d’occuper une main d’oeuvre importante toute l’année. Les poivrons sont d’ores et déjà une spécialité de la région de Diffa au Niger. Il y a là sans doute matière à une amélioration des façons culturales, des variétés sélectionnées, du statut foncier peut-être, et au développement vertical de la production, avec des ateliers de conditionnement et des circuits de commercialisation, tous demandeurs de main d’oeuvre qualifiée.

Il y a là sans doute également matière à une meilleure intégration des activités agro-pastorales, avec l’utilisation des déchets agricoles pour la nourriture animale, et de la fumure animale pour le maintien de la fertilité des sols16.

Il faut en outre signaler un exemple de valorisation possible d’une ressource spécifique locale : le cas de la spiruline bleue, une algue très appréciée pour sa forte teneur en protéines, qui prolifère dans les eaux peu profondes du lac17. Cette algue est traditionnellement recueillie par les femmes de la caste méprisée des forgerons du Kanem, et réduite en poudre pour servir localement d’aliment reconstituant. Elle est aujourd’hui très en vogue comme complément alimentaire bio sur les marchés occidentaux, et semble cultivée hors de sa région d’origine. Il y aurait là matière à une étude approfondie des vertus de la plante, des conditions spécifiques de son développement et de sa culture éventuelle dans les conditions propres du lac Tchad, puis de ses possibilités de commercialisation et d’exportation sous un label protégé, au bénéfice de la population locale. Mais dans les conditions actuelles de gestion des ressources au Tchad, marquées par l’arbitraire et l’accaparement, il est à craindre que cette tentative de mise en valeur ne serve qu’à enrichir encore plus la clique au pouvoir au détriment de la survie de la population.

Conclusion:

Boko Haram s’est implanté dans la région du lac comme un corps étranger, provoquant la terreur parmi la population et perturbant gravement ses activités nourricières, qu’il s’agisse de la pêche, de l’agriculture ou des marchés. Le groupe terroriste a non seulement trouvé refuge dans le labyrinthe des îles, mais il y procède à des enlèvements massifs de jeunes garçons et filles, pour les entraîner au Nigéria où ils sont conditionnés et renvoyés ensuite dans la région du lac pour y semer à leur tour la terreur.

Le traitement contre-insurrectionnel de ce problème n’est pas sufffisant, non plus que l’aide humanitaire censée compléter et faire accepter l’intervention brutale et souvent aveugle de la police et de l’armée, qui ne peut susciter l’adhésion de la population, prise entre deux feux.

Il semblerait plus judicieux de contraindre le gouvernement tchadien et son président à mettre à la disposition de leur pays une partie de la fortune tirée de l’exploitation pétrolière et dissimulée dans des paradis fiscaux, pour mettre en place une politique cohérente et intégrée de développement de la région comme de l’ensemble du pays18. Celui-ci ne manque pas de jeunes cadres compétents, aujourd’hui sous-employés, qui pourraient se consacrer efficacement à cette entreprise, aux côtés des notables locaux et des autorités « traditionnelles », civiles ou religieuses, aujourd’hui vassalisées, mais qui ont encore une légitimité reconnue auprès de leurs « sujets » ou « fidèles ».

Marc Lavergne

Ndjamena/Paris, février 2017

 

 

1L’auteur a lui-même dû verser un pot-de-vin à un officier de la PAF pour pouvoir embarquer dans l’avion de retour, sous un prétexte fallacieux…

2 Voir sur ce sujet Lavergne, M : « Le réchauffement climatique à l’origine de la guerre du Darfour ? La recherche scientifique menacée par le déni de la complexité », Revue Tiers-Monde n°204, octobre-décembre 2010, pages 69-88;

7https://www.cblt.org/fr/themes/la-peche-dans-le-bassin-du-lac-tchad

8http://www.la-croix.com/Ethique/Sciences-Ethique/Sciences/L-avenir-incertain-des-pecheurs-du-lac-Tchad-_NG_-2010-11-08-558499

9 Atlas du lac Tchad, sous la direction de Géraud Magrin, Jacques Lemoalle, Roland Pourtier. Revue Passages, 2e trimestre 2015, numéro spécial 183.

10 http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/07/18/boko-haram-la-lutte-heroique-de-deux-pecheurs-sur-les-eaux-du-lac-tchad_4971187_3212.html#3ejrsW3sqaEaiWjz.99

14Voir Z. Amar, S. El-Kum Molina, N. Bambe et O. Guiryanana : « La société civile au Tchad. Cartographie des acteurs », UE/Action FED/COWI, Ndjamena, 2014, 118 pages

15Il est arrivé 4ème aux élections truquées d’avril 2016 qui l’ont reconduit pour un 5ème mandat.

16 Dans ce registre, il existe par exemple une demande pour des broyeuses de coques d’arachide, qui fournissent un complément alimentaire apprécié par le bétail des éleveurs en retrait des rives du lac.

 



Damiette, une ville prospère d’Egypte à l’heure de la mondialisation

Article paru dans le N°14 de la revue Egypte/Monde arabe du CEDEJ, novembre 2016, en accès libre

http://ema.revues.org/3626

Article complété de cartes et photos paru dans le n° 29 de la revue Cahiers d’EMAM, février 2017, en accès libre :

https://emam.revues.org/1390



La recherche dans le monde arabe : structures et perspectives
6 août, 2016, 10:10
Classé dans : Conférences, présentations

La recherche dans le monde arabe : structures et perspectives

 

Intervention prononcée lors de la réunion de la CONFREMO (Conférence des Recteurs du Moyen-Orient), Université Saint-Joseph, Beyrouth, le 14 octobre 2008.

Le rapport sur le développement humain dans le monde arabe de 2003 a pour thème central l’avènement espéré d’une « société de la connaissance ». Il met l’accent, cependant sur les déficiences du système d’enseignement et plus encore, sur les contraintes qui pèsent sur la recherche scientifique dans le monde arabe.

I – Un tableau général déficient

Problèmes budgétaires, certes, qui ne relèvent pas seulement de la pauvreté des moyens, qui est variable d’un Etat à un autre, mais surtout de la négligence des pouvoirs publics, et de l’absence de conscience, bien souvent, du lien entre recherche et développement.

Les statistiques présentées dans ce rapport et d’autres consacrées au même objet masquent mal l’insuffisance des sources et des méthodes de mesure  : la réalité est souvent bien plus sombre que ne le laissent penser les tableaux indiquant le nombre des chercheurs dans les universités de la région : elles ne prennent en compte qu’une dimension quantitative et surestiment la possibilité pour les enseignants de se consacrer à la recherche, dans les sciences humaines et sociales, et surtout dans les disciplines des sciences dites « exactes ». Même si l’on exclut des domaines privilégiés, comme la recherche nucléaire, la recherche liée à la défense et à la sécurité, la contribution du monde arabe à l’effort global consacré à la recherche est négligeable.

C’est pourquoi, malgré son caractère novateur et les références classiques à l’âge d’or des « Arabes et la science », le ton employé dans ce rapport, volontariste et idéaliste, est fort éloigné de la réalité et des perspectives que l’on peut envisager compte tenu des priorités des pouvoirs politiques en place1.

La notion même de « science arabe » est discutable, et l’on peut se demander s’il est pertinent de chercher à regrouper la situation des différents pays arabes sous une même enseigne. Cette recherche d’essentialisme sous la bannière des héritiers des califes abbassides, transmetteurs de savoir et protecteurs des philosophes et des savant, demande à être questionnée. D’où vient cette impression d’une situation en effet partagée ? Des effets délétères de la rente pétrolière ? Du poids d’une conception rétrograde de la religion de plus en plus considérée comme antinomique de la connaissance scientifique ? Ou bien du primat des préoccupations immédiates de profit et de survie de la caste dirigeante sur celles du progrès économique et social chez les dirigeants de la plupart de ces pays ?

Par ailleurs, la science est une construction universelle et transfrontières. Il serait donc peut-être intéressant de s’interroger sur les causes et les conséquences possibles d’une approche de type essentialiste.

Les conditions de la recherche

La recherche existante se concentre dans quelques pays, ceux qui en ont la taille et les moyens.
L’activité de recherche implique en effet à la fois l’existence d’une masse critique (nombre de chercheurs potentiels, moyens financiers disponibles) et un environnement favorable (une demande économique et sociale, une conscience de l’intérêt de cette démarche au niveau des pouvoirs publics et des utilisateurs privés). Elle ne peut en outre pas se faire de façon isolée et exige des interactions transdisciplinaires, donc la présence d’une large palette de disciplines connexes. Certes, mais la recherche peut aujourd’hui être décloisonnée et décentralisée, grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, ce qui peut permettre des gains de temps et d’échelle, donc la mise en place de structures de recherche dans un délai rapide, en sautant des étapes (cas du Golfe, où l’on acquiert et transplante un appareil de recherche clefs en mains, dans des « Cities » spécialisées, comprenant main d’œuvre et outillages).

La recherche participe donc d’un effort global et cohérent de croissance et de développement. Cet effort implique une volonté et des capacités : la croissance est ainsi à la fois le moteur et le résultat de la recherche pour le développement, car celle-ci exige des fonds importants, mobilisés pour un effort continu dans le temps et multiforme dans ses composantes.

Certains indicateurs sont utilisés pour mesurer l’effort de recherche : le pourcentage dévolu à la recherche-développement dans les budgets nationaux, et le classement des universités, par exemple. Les uns et les autres doivent être maniés avec prudence, et méritent d’être précisés dans leurs définitions et leurs méthodes de mise au point.

II – La recherche scientifique au Moyen-Orient arabe

Sa diversité reflète celle des pays concernés, puisqu’elle ne se décline que dans les cadres nationaux, et qu’il n’y a pas d’effet de synergie, ni de coopération internationales, en dépit de la langue et de la civilisation en partage. Des pays voisins ou proches sont dans des situations très différentes : que l’on songe seulement à une comparaison entre le Yémen et les Emirats Arabes Unis… En dépit d’une histoire séculaire d’intérêt pour la recherche scientifique, ses acquis, à l’heure actuelle, ne remontent guère au-delà de la découverte du pétrole.

On peut esquisser une comparaison, en termes d’évolution historique : comme en matière de démographie, on pourrait parler de transition scientifique, en ce qui concerne l’état d’avancement de celle-ci en termes de moyens disponibles, d’orientations, et de structuration.

L’exode des cerveaux est une caractéristique majeure, structurelle, de la recherche dans le monde arabe. Elle occasionne parfois de brillantes réussites dans les pays d’accueil, au premier rang desquels les Etats-Unis. Cet exode n’est malheureusement pas seulement le fait du manque de moyens matériels pour assurer conditions de travail et vie décente aux chercheurs, ni même la masse critique en termes d’environnement universitaire évoqué plus haut. Comme le rappelle le roman « Chicago » d’Alaa el-Aswani, la recherche, comme toutes les activités humaines et sociales qui tentent d’échapper à l’empire du pouvoir, est suspecte. Par définition, pourrait-on dire, elle menace l’ordre établi, un ordre des choses, qui ne vise qu’à reproduire l’existant.

Or, pour être fructueuse, la recherche est une confrontation, un débat d’idées, une observation critique du réel, génératrice de questionnements plus ou moins maîtrisés. La notion même d’université est également à mettre sur la sellette à ce point de vue : dans les pays « latins », les universités, quoique rebelles, ont été intégrées dans la Cité, comme un ferment pour la société, mais aussi le lieu d’apprentissage citoyen, passant éventuellement par la rébellion, pour les futures élites d’un pays. Le modèle anglo-saxon a privilégié les universités campus, séparés de la vie urbaine et sociale. Formation in vitro contre formation in vivo… le monde arabe dispose d’universités anciennes au cœur de la ville et de la vie sociale ; mais il adopte la tendance dominante à la création de campus spécialisés, hors les murs, qui garantissent le pouvoir contre la subversion, mais stérilisent en même temps la créativité, le dialogue, l’interaction entre vie sociale et monde estudiantin. C’est oublier un rôle peut être essentiel des universités dans la formation des citoyens ; sur le plan de la recherche, l’exemple de la Silicon valley, initialement refuge de hippies géniaux en quête d’un nouveau modèle de vie en communauté, devenus inventeurs de la Toile qui a bouleversé la vie de l’humanité en tentant leur idéal altruiste et désintéressé, devrait donner à méditer. Donc les clones de cette Silicon valley, dans le monde arabe comme l’Internet City de Dubaï, oublient trop vite que ce n’est pas la technologie ou la finance qui sont le gage d’avancées scientifiques et technologiques, mais la liberté de création et de pensée, l’interaction entre individus et groupes sociaux.

La recherche est par ailleurs la rencontre d’une demande sociale : il faut avoir conscience et envie de progresser pour s’y engager, il faut avoir conscience de besoins à satisfaire, et éventuellement de gains financiers possibles. Il faut aussi avoir atteint un certain niveau de développement, celui où toute la société est consciente de l’enjeu, et désireuse de se doter d’un niveau d’éducation suffisant pour qu’en émerge un nombre significatif de chercheurs : ceux-ci n’émanent plus en général de l’élite, aujourd’hui que la recherche est une œuvre collective, et non pas un passe-temps d’oisifs privilégiés, mais des classes moyennes.

La recherche se décline en :

  • une recherche universitaire, pratiquement dépourvue de moyens, et où les enseignants mal payés ne sont pas motivés à mener de plus une activité de recherche réelle ;

  • une recherche « privatisée » dans des bureaux d’études privés, souvent fondés par des universitaires, qui vivent de commandes publiques ou de réponses à des appels d’offres internationaux ;

  • des centres étrangers, qui assurent une activité de formation de jeunes chercheurs et de recherche en coopération pour le développement, mais dont certains sont l’héritage d’époques antérieures, tels les centres de recherche archéologique, et préexistaient aux structures nationales mises en place depuis les indépendances.

Quelles sont donc les perspectives pour la recherche au Moyen-Orient, à moyen terme ?

  • On peut imaginer que, par le biais de la volonté de développement, ou par mimétisme avec l’Occident, s’opère une prise de conscience de l’intérêt de la recherche. Mais il ne faut pas mésestimer, à l’inverse, un mouvement d’opinion puissant qui considère avec suspicion la recherche, et toute innovation, et pour qui le Livre sacré répond par avance à toutes les préoccupations d’ordre scientifique.

Les ressources humaines aujourd’hui perdues après leur formation initiale, et qui s’expatrient pour mener leurs travaux, pourraient être incitées à revenir, si les moyens leur en étaient donnés et si la recherche régionale était articulée et s’intégrait dans le grand courant de la recherche mondiale. Ce qui implique que soit repris, sans frilosité et avec ampleur, l’œuvre de traduction de la pensée universelle en direction de l’arabe, et que, en amont, les pouvoirs publics trouvent un intérêt non seulement à ouvrir l’accès à l’éducation (en voie de dégradation rapide partout) à l’ensemble de la jeunesse, mais aussi à assurer un enseignement non pas scholastique, mais soucieux d’éveil de l’enfant et de la jeunesse à la pensée critique et aux préoccupations scientifiques. N’oublions pas que la recherche est un facteur important d‘ouverture d’esprit, et qu’elle offre aussi le champ d’un combat politique entre forces rétrogrades et pensée rationnelle d’inspiration laïque.

On pourrait envisager la création de pôles de recherche spécialisés, articulés sur les grands centres de la recherche mondiale, pour éviter compétitions stériles et saupoudrage. La recherche ne peut se concevoir que dans l’échange et le débat, et c’est pour cela qu’il est indispensable que des ponts soient maintenus et renforcés entre les chercheurs du Moyen-Orient et ceux des autres aires culturelles. A ce titre, il est préoccupant de constater combien la politique aveuglément restrictive de visas des pays occidentaux est préjudiciable à l’objectif recherché, puisqu’elle empêche la poursuite de ces échanges, et compromet pour l’avenir la meilleure compréhension entre les civilisations concernées.

III – La recherche et la francophonie

La francophonie est un atout pour la recherche dans la région. Mais il ne faut pas se tromper de cible. La recherche au Moyen-Orient souhaite échapper à la dépendance et au face-à-face exclusif qu’elle conteste souvent, avec l’univers anglo-saxon, sans trop savoir comment lui doit échapper. Cette contestation n’est cependant pas exempte d’ambigüités, et ressemble en cela beaucoup à celle de la recherche francophone à l’échelle mondiale.

Il est important reconnaître une évidence : celle que la langue anglaise domine de façon quasi-exclusive le champ de la recherche, à l’exception notable de quelques domaines où l’héritage prime sur l’innovation, comme c’est le cas pour l’archéologie, où la langue française conserve une part importante. La langue anglaise, et en particulier les colloques, les publications dans cette langue, assurent la validation universelle des travaux. On pourrait nuancer en disant que cette évolution vers le « tout anglais » n’est pas aboutie : elle est plus avancée dans les domaines les moins fragmentés, où les chercheurs de tous les pays sont immédiatement confrontés les uns aux autres dans une compétition constante, et aux enjeux financiers importants. Les langues régionales, dont le français, gardent une représentation dans les disciplines plus fragmentées, moins livrées à la compétition internationale, parce que moins chargées d’enjeux financiers. On reconnaît là, mais pas de façon absolue, le clivage entre sciences dites improprement « exactes » et « molles » ;

Au final, on n’échappe pas à cette suprématie de l’anglais qui assure seul la reconnaissance universelle et la validation des travaux scientifiques, par l’émulation décloisonnée qu’il permet.

D’un autre côté, la recherche au Moyen-Orient est confrontée à la question de la place de la langue arabe. Malgré les progrès réalisés, les traductions sont encore insuffisantes pour accès à l’univers de la science dans cette langue. Il importe donc à la fois de traduire vers l’arabe, et aussi depuis l’arabe vers les autres langues de communication scientifique.

La place du français se situe donc dans la région entre ces deux exigences de l’anglais et de l’arabe. Son usage se présente comme une alternative, non pas seulement linguistique, mais de mode de pensée : la francophonie est un enrichissement en permettant la comparaison, le va-et-vient entre cultures, entre démarches cognitives, y compris pour les anglophones, d’ailleurs.

Le français se présente aussi comme un lien entre les niveaux national et international, puisque son statut participe des deux. C’est donc un lien horizontal entre les deux rives de la Méditerranée, entre une Afrique et une Amérique, et c’est lien entre les langues locales ou nationales et la langue de communication planétaire qu’est l’anglais. Et cela reste une langue scientifique en mesure d’embrasser l’ensemble des disciplines et de porter les progrès de la recherche, même si personne ne nie qu’elle apporte sa contribution aux côtés de ce véhicule indispensable qu’est la langue anglaise.

Marc Lavergne,

Directeur de recherche au CNRS

Directeur du CEDEJ (Le Caire/Khartoum)

16/3/09

1 Voir à ce sujet Marc Lavergne : « The 2003 Arab Human Development Report : a Critical Approach », Arab Studies Quarterly, vol. 26, n°2, numéro special “The Arab Human Development Report Revisited”, printemps 2004, pages 21 à 34 ;

 



Les conflits dans le monde – article sur la division du Soudan
18 juillet, 2016, 14:26
Classé dans : SOUDAN,Sud-Soudan

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Une conférence-débat sur la situation politique et sociale en Egypte
10 juin, 2016, 10:29
Classé dans : Conférences, présentations,Egypte
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