Observations « participantes » de Marc Lavergne chercheur au CNRS / An insider’s view about the course of events in the Middle East and the Horn of Africa

De Dubai au Darfour, de Beyrouth à Bagdad…
14 juillet, 2011, 19:02
Classé dans : Accueil

A la convention annuelle Vinci 2007De Dubai au Darfour, de Beyrouth à Bagdad... dans Accueil visitelamistin1.vignetteToilette du matin dans Silia encerclée, Ouest-Darfour, octobre 2004Iftar à Nyala, chez mon vieil ami S.K., novembre 2004Fati, Medinat Jumeirah, novembre 2006wadi Ram 3wadi Rum 2Wadi RumWadi RumUniversité libanaise, 1995Samail, chez un ami poèteoumt SouqAux Lieux saints du chiismeAu mariage de mon ami MohamedEquipage d'un technical à Kormaarmementtechnical.jpgaveclessoldatsdabdelwahidkorma.jpgUne réunion au CERMOC



Résoudre un conflit sans en chercher les causes ? La RCA entre imposture et amnésie
13 décembre, 2014, 10:26
Classé dans : Afrique centrale,RCA,Somalie

Marc Lavergne

Directeur de recherche au CNRS

Président de l’association RH 2 «  Recherche et ressources humanitaires »

Mots-clés : Centrafrique, colonisation, conflit, esclavage, massacres, ethnicité

Résumé : La Centrafrique est un Etat né d’une conquête coloniale militaire par la France, qui a mis fin à la concurrence esclavagiste puis mis le pays en coupe réglée durant un demi-siècle, en utilisant des méthodes d’une barbarie inouïe. La puissance coloniale ne s’est pas retirée à l’indépendance, mais a réussi à continuer de gérer le pays à son profit exclusif jusqu’au désastre actuel. Cette longue histoire de violences et de résistances face aux envahisseurs (chasseurs d’esclaves au nord-est, compagnies concessionnaires au sud-ouest) a laissé dans la population des séquelles de brutalité, de méfiance et de cruauté, mais elle a aussi forgé les éléments fondateurs d’une capacité de coexistence et de citoyenneté.

« Zo so ngbo a dé lo, a ba komba a kpé » (L’expérience du passé permet d’éviter les erreurs du présent, dicton centrafricain)

Le territoire de la Centrafrique, défini par sa position au cœur du continent africain, est avant tout, pour ses habitants, une interface entre plusieurs mondes : l’appellation coloniale Oubangui-Chari indiquait le passage entre le bassin du Congo, monde de la forêt, à celui du lac Tchad, monde de la steppe puis ouverture au nord vers le désert et au-delà la Méditerranée et le monde arabe. A l’est, la frontière tracée par les colonisateurs avec le Soudan est celle du partage des eaux avec le bassin du Nil et à l’ouest avec le Cameroun et le Moyen-Congo qui bordent le golfe du Bénin. Un pays enclavé donc, mais un pays dont les façades ouvrent sur des horizons ouverts et divers.

C’est de ces horizons que va naitre, à la fin du XIXe siècle, la Centrafrique d’aujourd’hui.

Au temps de l’esclavage

Au nord-est, la région de la steppe est depuis des siècles un réservoir d’esclaves, le Dar el Kuti, voisin du Dar Fertit centré sur le Bahr el–Ghazal voisin. Ces territoires peuplés d’agropasteurs animistes sont régulièrement dévastés par les razzias organisées par les grands sultanats qui contrôlent les routes caravanières transsahariennes, le Darfour et le Ouaddaï, islamisés depuis le XVIIe siècle. Durant la saison sèche, de véritables armées de cavaliers et de fantassins font irruption dans cette zone, pour alimenter les marchés de Tripoli, de Benghazi ou du Caire en esclaves, mais aussi en or, en plumes d’autruche et en ivoire. On date de cette époque, vers 1830, l’exode des Banda depuis leur territoire au Bahr el Ghazal aujourd’hui sud-soudanais vers le sud et l’ouest, sur une grande moitié de la Centrafrique actuelle.

A partir du milieu du XIXè siècle, le trafic s’intensifie alors même que la France et la Grande-Bretagne accordent la liberté à leurs propres esclaves et se mettent à pourchasser les convois maritimes de la traite arabe à partir de Zanzibar. Dès les années 1830, un prince islamisé du Baguirmi, Omar (Djoungoultoum), s’installe au Dar el Kuti. Un aventurier d’origine arabe, Zoubeir Rahma, se constitue un vaste domaine négrier au Sud-Soudan voisin et parvient même, avec l’aide de ses alliés zandé, à s’emparer du Darfour en 1874, à la bataille de Menawashei. Cela contrarie l’Égypte, qui s’est emparée du Soudan depuis 1821, dans le but d’y trouver les esclaves-soldats nécessaires à ses volontés expansionnistes. Zoubeir Pacha finira ses jours dans les geôles du Caire, mais son fils Souleiman lui succède. Sa révolte contre l’Egypte, en 1877, échoue, et un autre fondateur d’empire négrier, Rabah, s’installe dans le Dar Fertit, puis à la source du Gribingui en 1882. Les ambitions de Rabah vont cependant être contrecarrées par la résistance de la population locale, puis par l’irruption des colonisateurs européens qui arrivent en remontant le fleuve Congo et ses affluents. Son attaque de 1885 contre les Mandjia, au Kata Kazangba, se solde par une défaite. Il s’installe alors plus au nord, en pays sara, mais à la bataille d’An-Timan en 1887, le sultan du Ouaddai lui barre la route du nord-est. Ne pouvant regagner les rives du Nil, Rabah décide alors de se fixer dans le bassin du Chari, où il poursuit ses activités de razzias d’esclaves. Mais en 1889, les Français fondent le poste de Bangui. Pour desserrer l’étau, Rabah remplace le sultan Kober du Dar el Kouti par le neveu de celui-ci, Mohamed el Sénoussi, puis il s’empare en 1893 du Baguirmi. Il est cependant rattrapé par l’Histoire : à la suite de l’incident de Fachoda en 1898, l’accord franco-britannique attribue le Tchad à la France. En 1900, Rabah est défait par trois missions françaises et tué au combat de Kousseri, sur la rive du Chari, face à la future Fort-Lamy. Quant à Mohamed el Sénoussi, fuyant la progression des Français venus du sud-ouest, il s’empare en 1910 de Ouanda-Djallé, tout au nord de l’actuelle RCA, d’où la population Youlou s’enfuit. Mais il sera tué l’année suivante par un corps expéditionnaire français.

Le temps de l’esclavage est révolu, place désormais à l’exploitation coloniale, dont la violence et la barbarie ne le céderont en rien, pendant plus d’un demi-siècle, aux razzias du passé.

De la barbarie coloniale aux luttes de résistance, la naissance d’une nation ?

La conquête de la Centrafrique par les Français ne se fait en effet pas sans mal : en 1887, remontant l’Oubangui, Dolisie est attaqué par les Bondjo, à la hauteur de Modzaka. Puis après la fondation du poste de Bangui, les Français exercent des représailles contre les Bouzerou et les Sabanga, puis affrontent les Langbassi. Puis à partir de Bangui, les Français qui cherchent à remonter vers le nord ont affaire aux Senoussistes (mort de Crampel en 1891), tandis que les Gbaya font face à la mission Fourneau. L’année suivante, la mission Maistre affronte les Mandjia. La paix signée n’empêchera pas les Mandjia de se soulever à nouveau en 1902-04, de Possel au Tchad en passant par Krébégbé, Dekoua et Bandoro contre l’impôt de capitation, les taxes et le portage. D’autres résistances se manifestent entretemps, comme celle des Ngbougou en 1893.

Après la violence de la conquête, la présence française ne sera en effet qu’une longue suite d’atrocités contre la population civile. La mise en coupe réglée du pays par les compagnies concessionnaires s’opère en effet sans aucun frein de la part de l’administration, dont l’inventivité en matière de supplices étonne par son degré de sadisme. Impôt de capitation, taxes de toutes sortes et corvée du portage sont prétexte à exécutions sommaires, amputations, tortures, qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants. La population de la Centrafrique sera réduite de moitié au cours des vingt premières années de la colonisation, ce qui explique aujourd’hui encore les faibles densités de population d’un territoire pourtant riche en ressources, et qui avait attiré tant de groupes venus des contrées limitrophes au cours des siècles passés..

Quelques voix vont s’élever en France pour dénoncer massacres et exactions. Ce sera le cas de René Maran, qui recevra le prix Goncourt en 1921 pour son roman Batouala, puis d’André Gide qui dénoncera les scandales de la Haute-Sangha dans son « Voyage au Congo », qui sera accompagné d’un film (Marc Allégret, 1927). En 1929, Albert Londres et Robert Poulaine dénoncent les méthodes employées pour la construction du chemin de fer Congo-Océan, où les travailleurs forcés centrafricains meurent par milliers, d’épuisement, de faim et de maladie. Mais toutes ces protestations n’ont aucun effet, malgré les assurances fallacieuses prodiguées par les responsables politiques à Paris.

La question qui se pose à ce stade est de savoir si ces exactions ne sont qu’un aspect extrême et contingent du système colonial, ou participent de son essence même. Pour André Gide et d‘autres témoins tout aussi méritants et bien intentionnés, en effet, il s’agit de simples excès à corriger de la colonisation, celle-ci ayant sinon pour but unique, au moins pour préoccupation l’amélioration du sort de la population visée.

Il faut aussi souligner que l’œuvre missionnaire catholique considérable qui a accompagné, voire précédé la colonisation, s’est mise sans états d’âme au service de celle-ci et n’a aucunement condamné le traitement infligé aux habitants de l’Oubangui-Chari, concentrant au contraire ses efforts sur la création d’une « élite » européanisée intermédiaire, apte à faire exécuter la volonté des autorités et des colons. Et noter aussi que la première guerre mondiale, et le recrutement forcé de soldats pour combattre sur le front européen, est vite venu s’ajouter au calvaire de l’Oubangui-Chari comme de toutes les populations africaines soumises au joug de la France.

On peut donc se demander en quoi consiste dans le cas de la Centrafrique le « bilan positif de la colonisation », alors que la population à bout de souffrances n’a cessé de se révolter contre le système qui lui avait été imposé par les armes, et qui n’avait amené avec lui ni services, ni infrastructures, ni aucune des prétendues « valeurs de la civilisation».

L’insurrection Mandjia de 1902-1904 est suivie de celle de la Lobaye en 1906 dont le chef Bérandjoko ne sera capturé et assassiné qu’en 1929. Et de 1928 à 1931, c’est tout l’ouest du pays, territoire des Gbaya et d’autres peuples, qui se soulève : la guerre de Kongo-Wara survivra bien après la mort de son chef Karnou en décembre 1928 (Raphaël  Nzabakomada-Yakoma, 1986).

Comme pour les Britanniques au Sud-Soudan voisin, il aura donc fallu plus de 30 ans aux Français pour imposer leur paix coloniale en Centrafrique, sur fond de ruine et de désolation, pour le seul profit de quelques maisons de commerce et de quelques trafiquants attirés par la fièvre de l’or et du diamant.

La mise en place du système néocolonial : l’indépendance bafouée

Comme toujours, la dialectique colonisation-rébellion-répression à l’œuvre dans le système colonial aboutit à la prise de conscience par une élite créée par le colonisateur de la nécessité d’une action menée avec les armes et sur le terrain du colonisateur. Cette prise de conscience, accélérée par la seconde guerre mondiale qui aura dévoilé la vacuité de la légitimation de leur présence par les colonisateurs, sera incarnée par Barthélémy Boganda, ordonné premier prêtre catholique de l’Oubangui–Chari en 1938. Celui-ci, panafricaniste convaincu, est élu député à l’Assemblée nationale française en 1946 ; mais il quitte vite les rangs du MRP, en constatant que les paroles de ces démocrates-chrétiens ne sont pas destinées à être traduites en actes, dans le sens de l’émancipation des peuples colonisés. En 1949 Boganda fonde le MESAN (Mouvement pour l’émancipation sociale en Afrique Noire), qui rafle tous les sièges de l’Assemblée territoriale en 1952. En 1956, réélu député, Boganda, devenu le leader incontesté du peuple centrafricain et au-delà, celui qui incarne les espoirs de liberté de l’AEF, devient maire de Bangui puis l’année suivante, Président du Grand Conseil de l’AEF. Bien qu’il se prononce pour le maintien de l’AEF dans le cadre de la Communauté française, sa vision des « Etats-Unis d’Afrique latine » inquiète et pour certains, dans l’entourage du général de Gaulle, pour qui l’indépendance concédée aux Africains ne doit être qu’un tour de passe-passe pour maintenir en place le système colonial, il est sans doute devenu l’homme à abattre.

Après l’adoption par l’Assemblée territoriale en février 1959 d’une Constitution démocratique rédigée de sa main, Barthélémy Boganda disparaît le mois suivant dans le crash de son avion. Alors que les hommes de Jacques Foccart étaient à la manœuvre sur tout le continent pour éviter que les idées subversives d’un Sékou Touré, qui avait opté pour l’indépendance de la Guinée l’année précédente, ne fissent école, les causes de l’accident n’ont à ce jour pas été élucidées. Le soupçon d’attentat, corroboré par le fait que le premier président de la nouvelle Centrafrique indépendante sera David Dacko, personnage sans envergure et soumis aux intérêts français, et non le vice-président Abel Goumba, qui sera arrêté en 1960 lorsque les libertés publiques seront supprimées, exige que le dossier soit rouvert en dépit des décennies écoulées, et que la France fasse le cas échéant amende honorable pour cet assassinat, s’il était avéré.

Au-delà de cet épisode, et sans préjuger de ce que Barthélémy Boganda aurait pu accomplir s’il avait vécu, sa disparition a eu un impact incommensurable sur le destin de la Centrafrique. On ne peut la comparer qu’à celle de Patrice Lumumba exécuté par la CIA au Congo belge, et dont ce grand voisin, livré à des soudards au service des intérêts occidentaux, ne s’est jamais remis. La Centrafrique a dès lors été gérée – fort mal – depuis Paris, à travers des fantoches parfois grotesques et même ubuesques, cornaqués par des proconsuls comme le lieutenant-colonel Mantion, dont le seul souci était de maintenir l’ordre existant, en attisant au besoin les rivalités ethniques : le vieux précepte de « diviser pour régner » dont on voit aujourd’hui avec effroi les désastreuses conséquences (ICG, 2007)…

Le sort erratique de la Centrafrique depuis l’indépendance est donc la conséquence directe de la politique coloniale française : ici comme dans d’autres pays d’Afrique, le refus de former des cadres nationaux, la destruction des institutions et l’élimination des leaders issus des différentes régions du pays, l’instauration d’une économie de pillage des ressources naturelles, sont à l’origine du désastre actuel. L’effondrement de l’Etat, s’il paraît récent, doit être comparé avec ce qu’était réellement cet Etat ; même si les Centrafricains distinguent des périodes dans leur histoire indépendante, au gré des renversements par l’armée française des dictateurs qu’elle avait mis en place, le véritable tournant a été le basculement du pouvoir d’Etat dans un jeu de domination ethno-religieuse faisant fi de la construction d’une nation unie, à partir semble-t-il de la chute de l’empereur Bokassa (ce qui contredit sans doute l’image caricaturale que celui-ci, lâché par ses parrains, a laissé auprès de l’opinion publique française).

D’où viennent la violence et la haine actuelles ?

Quel rapport entre la violence du passé et la violence actuelle ? S’il existe un lien entre les pratiques de la colonisation, celle de l’Etat indépendant et le déchaînement de violence actuel, il importe de tenter de l’expliquer. En effet, ici comme ailleurs en Afrique, et en particulier au Rwanda mais aussi au Congo belge lors de son accession à l’indépendance, la question est rapidement évacuée par l’appel à une supposée « barbarie » de luttes intertribales récurrentes et pratiquement consubstantielles, qui n’auraient été interrompues, momentanément, que par les bienfaits de la paix coloniale accompagnée de l’imposition d’une religion de paix importée d’Occident.

Il ne s’agit pas en l’occurrence de chercher des responsables, mais d’abord de comprendre au lieu d’évacuer la question par manque d’intérêt, paresse intellectuelle ou a priori méprisants, fussent-ils inconscients, qui sont le lot des observateurs et des acteurs internationaux, mais aussi des responsables politiques locaux installés ou formés à l’école des Blancs. Des pistes intéressantes sont fournies par le romancier VS Naipaul, dans son roman « A la courbe du fleuve » (V.S. Naipaul, 1979). Celui-ci se déroule dans une ville et un milieu qui se trouvent au cœur de l’Afrique forestière, à la jonction des influences « arabe » et « européenne », musulmane et chrétienne, au lendemain des indépendances. L’auteur offre un regard original et privilégié, puisqu’il est lui-même de souche indienne et musulmane, au sein d’une communauté installée depuis des générations sur les rives africaines de l’océan Indien. Une communauté commerçante qui se trouve associée au commerce de traite, où la tradition esclavagiste a sa place, mais qui s’est africanisée par les liens du sang. Il se trouve plongé à l’intérieur du continent, dans une ville de contact entre les influences extérieures, caisse de résonance des affrontements pour le contrôle de l’Etat post-colonial, dont le modèle semble être Kisangani et qui rappelle Bangui. Il y observe le déchainement d’une violence incontrôlée qui évoque les massacres dont la Centrafrique est aujourd’hui, après d’autres, le théâtre. L’interprétation du narrateur privilégie un jeu de revanche alternée entre tribus guerrières et vassales, qui sont l’occasion de tenter de renverser ou de rétablir un ordre ancien, séculaire, de domination. Mais ces déchaînements de violence incontrôlée sont en réalité manipulés par l’ordre nouveau symbolisé par un Président lointain mais tout puissant, car soutenu par des puissances étrangères, et qui cherche à faire naître une Afrique nouvelle sur les ruines de l’ancienne : l’enjeu est désormais la mainmise sur les ressources, qu’elles soient naturelles et locales ou qu’elles soient l’aide étrangère, vouée au développement.

Pout en revenir à la Centrafrique, la dimension de revanche est évidente : à une domination coloniale et post-coloniale des peuples du sud-ouest sur ceux du nord-est, qui a marginalisé une région excentrée, pauvre en ressources et considérée comme moins malléable, car conquise à l’islam, a succédé une tentative de revanche des peuples du nord-est. Leur alliance (la « Séléka ») est soutenue par des forces extérieures intéressées par l’anarchie des zones contrôlées, où prospèrent de nouveaux acteurs reprenant des pratiques ancestrales : contrebande, braconnage, attaques de grand chemin… Mais cette tentative de revanche a provoqué par assimilation l’anéantissement des communautés musulmanes dispersées au sud-ouest et dans la capitale. Le prétexte religieux a été saisi pour une autre revanche, celle de la population des villes et des campagnes, estampillée « chrétienne » contre les commerçants islamisés, héritiers du commerce de traite local négligé par le colonisateur et qui constituent le réseau de distribution des grossistes libanais installés à la capitale. Victimes expiatoires sans défense, des rancœurs accumulées par les débiteurs des usuriers mais aussi d’une soif de pillage d’une jeunesse sans formation et sans emploi. Cette jeunesse est désormais au fait de la marche du monde, qui crée un sentiment d’exclusion, voire de honte et un désir d’échapper à sa condition ancestrale. Le recours au coupe-coupe et au gri-gri sont la marque de l’indigence des moyens mis en œuvre, d’une volonté de repli sur un monde ancien qui disparait des écrans du monde, au profit d’une mythique « Afrique qui gagne », celles des businessmen en costume trois-pièces et des investisseurs internationaux engagés dans un nouveau «  Scramble for Africa » sous le signe du développement.

Faute de compétence, on n’entrera pas plus loin dans l’analyse du modus operandi des massacres : le rôle du coupe-coupe, instrument de travail « à tout faire » des habitants de la forêt, a été déjà été mis en lumière au Rwanda : à la sensibilité particulière des Occidentaux face à l’horreur de ces dépeçages d’êtres humains correspond-il une insensibilité des massacreurs ? La souffrance et la sensibilité sont-elles culturelles, chaque civilisation développant ses propres tabous et ses propres penchants ? ou bien ne s’agit-il, plus simplement, que de l’arme des pauvres, dans des conflits où les bandes armées doivent souvent fabriquer elles-mêmes leurs fusils et leurs munitions, à partir de tubes d’acier et de douilles vides ?

Quant aux gri-gri, portés par tous les combattants africains, du Darfour islamisé au Libéria évangélisé, sont-ils le signe d’un retour ou d’une prégnance maintenue dans la croyance aux pouvoirs des divinités, des esprits ou des forces ancestrales ? La force de cette croyance est en tous cas attestée par le nombre de blessés recueillis dans les hôpitaux de RCA après des tests volontaires « en grandeur réelle » pratiqués entre eux par les combattants, pour vérifier les qualités comparées des amulettes…

Pourquoi maintenant ?

Derrière ce folklore tragique et meurtrier transparaît le désarroi de toute une société, voire de tout un continent, après des siècles de pillage, de dépeçage et d’oppression. Mais pourquoi maintenant ? La Centrafrique a connu des périodes bien plus sombres de son histoire, y compris récente, sans pour autant que ne se déclenche un tel chaos. Il semble que plusieurs facteurs, au-delà de la contingence des événements politiques et militaires, peuvent expliquer le déchaînement actuel :

  • l’affaiblissement de l’Etat, dépourvu des moyens de son fonctionnement, mais surtout de sa légitimité et tout simplement vidé de son sens par des dirigeants indifférents ; mais cet affaiblissement est un résultat plus qu’une cause ;

  • l’affaiblissement de la métropole, qui a voulu opérer des choix stratégiques nouveaux, considérant que la rente de l’exploitation post-coloniale était assurée et de toutes façons amoindrie, que la menace libyenne, qui a longtemps justifié le maintien de troupes en RCA, était désormais écartée, et qui n’a plus les moyens politiques d’imposer par la force des dictateurs et des dictatures en lesquels elle ne croit plus ;

  • la prise de conscience engendrée par la mondialisation, à la fois économique (frustration de la jeunesse, provoquée par la découverte d’autres situations enviables mais hors de portée ; apparition de nouveaux circuits commerciaux, de nouveaux produits souvent illicites, qui requièrent une logistique anti-étatique, irruption d’acteurs nouveaux qui apportent de nouveaux regards, de nouvelles façons de faire et rompent le monopole colonial) et médiatique (l’accès en temps réel aux nouvelles du monde, non pas seulement par des média contrôlés par l’ancienne métropole, mais diffusées par une large panoplie d’acteurs sur la Toile et qui appelle à des comparaisons, donne des idées et des méthodes pour forcer le destin).

De ce point de vue cependant, il faut relever la relative étanchéité du drame centrafricain par rapport aux autres crises de la région. C’est d’abord de l’intérieur qu’il faut lire ce conflit, et non pas comme dans d’autres cas, comme un enjeu dans une compétition à l’échelle du continent ou d’aires de civilisation, ou du monde. Au centre du continent, le conflit centrafricain n’en demeure pas moins marginal, jusqu’à ce jour, et ne subit pas plus d’influences externes qu’il n’en exerce sur ses voisins.

On peut se demander si cette situation va évoluer, par contrecoup des crises qui menacent le Sahel et sont un enjeu pour des acteurs internationaux autant qu’internes, ou si elle va perdurer, sans déclencher d’intervention ou simplement d’intérêt extérieur, comme celles qui concernent l’Afrique des Grands Lacs ou le bassin du Congo. On ne parle pas là d’intervention humanitaire, de déploiement de Casques Bleus ou de forces interafricaines, qui ne sont le plus souvent que des manifestations d’impuissance ou d’inaction, mais de véritables inquiétudes devant des risques de déstabilisation en chaîne ou de menaces sur des intérêts économiques ou stratégiques vitaux pour l’Occident.

Mais si le Sahel est en contact, par le Sahara avec la Méditerranée, l’Europe et le Moyen-Orient ainsi que l’aire de civilisation islamique, l’Afrique forestière demeure un isolat à l’échelle mondiale et ne semble pas requérir une mobilisation générale pour le règlement des conflits qui la traversent.

Tentations du suicide contre ferments d’avenir

C’est donc aux Centrafricains avant tout de trouver la solution à la crise qui menace leur existence et celle de leur pays. Pour cela, les ressorts ne manquent pas. Vu de l’extérieur, on a tendance à mettre l’accent sur des facteurs objectifs : faible densité de la population, vaste territoire, traversé de fleuves et de rivières, couvert d’une végétation variée, mais dans l’ensemble abondante et qui recèle de riches potentiels agro-forestiers et agro-pastoraux ; abondance de richesse du sous-sol, aujourd’hui sous-exploitées ou mal-exploitées. Dans le registre immatériel, les Centrafricains possèdent une langue commune, ce qui est assez rare pour être signalé ; d’autant plus que cette langue n’est pas un héritage, mais le résultat d’une interaction entre groupes ethniques différents, et donc le signe d’une coexistence ancienne et positive : le sangho n’est pas la langue d’un peuple imposée aux autres, mais un symbole plus qu’un gage d’unité. Il y a donc une histoire commune, endogène avant d’avoir été inscrite dans un cadre étatique. Une histoire de dominations, certes, et d’affrontements, mais cela aussi crée des liens, comme les voisins du Soudan le découvrent aujourd’hui à leurs dépens, après une séparation conçue comme une libération des opprimés : la dialectique maître-esclave est complexe et crée souvent des liens indissociables. Enfin, et pour regrettable que cela puisse paraître, la haine de la France et des Français, partagée par tous pour des raisons différentes, mais compréhensibles, peut être un ressort d’unité dynamique pour une paix suivie de reconstruction.

Ensuite, la reconstruction n’est pas affaire de crédits ou de dons de la communauté internationale – on a envie de dire : au contraire… Elle se fera, banalement, par le rétablissement d’une autorité centrale souple et équitable, avec le déplacement de la capitale, éventuellement, à la lisière du nord et du sud, de l’est et de l’ouest, dans une ville comme Bambari, comme cela a été proposé : une mesure symbolique, mais qui paraît indispensable pour rétablir la confiance de tous dans ce destin commun. Elle se fera aussi et peut-être surtout par le primat accordé à l’éducation des enfants dans une langue et avec des valeurs citoyennes communes. Le reste va de soi : répartition équitable des moyens de production, développement équitable des services et des équipements…

Loin de ces vœux pieux et d’une classe politique décevante tant du point de vue de la vision que de la morale, et de l’impéritie des actions de développement menées depuis plus d’un demi-siècle, conjuguant incurie et incompétence – la RCA ne se distinguant par là en rien des autres pays d’Afrique soumis au même régime -, la seule, mais essentielle note d’espoir vient du sens de l’Etat qui subsiste, étonnamment vivace au sein de la population et des cadres administratifs et techniques de ce qui fut un Etat.

En effet, il y a quelque chose d’émouvant et d’intriguant à voir, dans le chaos général, ces fonctionnaires et ces agents de la fonction publique, dont les salaires ne sont versés que de façon épisodique, avec des mois de retard, continuer de se rendre à leur bureau chaque matin et y assumer tant bien que mal leur fonction : une affaire de dignité, sans doute, mais aussi de foi dans la Centrafrique, en dépit des crises ou des dérives de la lointaine capitale. En ai–je rencontré, de ces maires un peu perdus quant à la loyauté à afficher au pouvoir central du moment, entre Bozizé, Djotodia et aujourd’hui « gouvernement de transition », dont nul ne sait de quoi elle est faite et vers où elle mène ! Honneur à tous ces maîtres d’école, ces agents des Eaux et forêts, ces commissaires de police, ces agents hospitaliers qui ne désespèrent pas encore de l’Etat, qui se rendent chaque matin au bureau vide, aux hôpitaux dépouillés, pour témoigner de la présence de l’Etat, d’un passé idéalisé en attendant un avenir restauré, pour leur dignité et celle de la Centrafrique.

A Paoua, seule sous-préfecture encore épargnée par l’épuration « religieuse », et dont les anti-balaka sont tenus à l’écart1, on nous parle du désastre de cette génération d’enfants livrés à eux-mêmes, à la drogue et à la prostitution, donc de l’urgence de rouvrir les écoles, de donner aux parents les moyens d’élever leurs enfants ; on nous montre les cambrioleurs attrapés la veille et dont on ne sait quoi faire, faute de moyens et de personnel, on évoque le temps où le coton alimentait une usine d’égrenage pas loin, où les routes étaient sûres et le commerce florissant. Et puis finalement on revient à leur vie d’aujourd’hui, à l’espoir de toucher l’arriéré de leur maigre salaire, qu’il faudra aller chercher à la capitale, un voyage qui engloutira une bonne partie de l’argent reçu, et puis du travail des champs et des jardins l’après-midi, leur seule source de revenu et de nourriture… Ces cadres de l’administration provinciale ont non seulement des valeurs, mais aussi une compétence professionnelle remarquable et une vision réaliste et optimiste à la fois de leur pays et de l’avenir. Ils ne manifestent pas de rancœur ouverte à l’égard des responsables du désastre actuel, qu’il s’agisse des anciens dirigeants ou de leurs parrains français.

L’éducation, clé de l’unité nationale

Cet état d’esprit est-il plus largement répandu ? Pourquoi la région de Paoua serait-elle un îlot de raison dans un océan de démence, et si oui, en quoi cet îlot pourrait-il être une source d’inspiration et de ressaisissement ? L’objectif n’est pas seulement d’éviter la partition de la Centrafrique : si la partition était un moyen d’éviter massacres et dévastation, pourquoi pas ? Mais, contrairement à ce que prétendent les thuriféraires aveugles et criminels d’une théorie des plaques de civilisation à l’échelle planétaire, aussi bien que ceux qui ne voient en Afrique qu’une mosaïque de peuples prêts à s’entr’égorger, les Etats ne se forgent pas sur des contours ethniques, mais bien sur le « vouloir vivre-ensemble » de groupes hétérogènes. Le découpage de l’Afrique par les colonisateurs, sagement entériné par les pères de l’indépendance, n’est pas plus artificiel que les frontières européennes, tracées au fil des siècles par des souverains à l’issue de guerres et de tractations où les peuples n’avaient pas voix au chapitre. La France constituant le plus bel exemple de frontières dites « artificielles », si ce mot a un sens.

En quoi la connaissance du passé de la Centrafrique peut-elle aider à reconstruire cet Etat et à terme, à fonder une nation ? Je ne sais pas dans quelle mesure ce passé est encore vivace ; mais une Histoire nationale est une construction qui obéit à un objectif. Si celui-ci est de former des citoyens conscients d’intérêts et de valeurs communes, pourquoi ne pas chercher dans le passé les éléments qui permettront à chacun de se retrouver dans cette histoire fondatrice, ferment de la réconciliation et de la reconstruction ?

Bien plus que dans les soldats venus des pays voisins ou de plus loin encore, bien plus que dans le déploiement aveugle d’une aide humanitaire « d’urgence », la clé de la sortie de la crise réside dans une réflexion de fond sur la formation de la jeunesse centrafricaine, aujourd’hui privée d’éducation et entraînée dans des aventures criminelles délétères.

Bibliographie

Londres, Albert. Terre d’ébène (La Traite des Noirs), récit. Paris: Albin Michel, 1929

Doyari-Dougembe, Célestin : L’Oubangui-Chari et son évangélisation dans le contexte de la politique coloniale française en Afrique centrale (1889-1960), L’Harmattan Italia, 263 pages + annexes, 2012 ;

Gide, André. Voyage au Congo suivi de Retour du Tchad, illustré de photographies de Marc Allégret. Paris: Gallimard, NRF, 1929 ;

International Crisis Group. République centrafricaine, anatomie d’un Etat-fantôme, Rapport Afrique n°136, 13 décembre 2007, pages 7-11 ;

Maran, René. Batouala – Véritable roman nègre. Paris: Albin Michel, prix Goncourt, 1921, 169 p.

Allégret, Marc. Carnets du Congo, Voyage avec Gide. Paris: Presse du CNRS, 1993 ;

Naipaul, V.S. . A la courbe du fleuve, trad. française Albin Michel, 328 pp, 1982 ;

Nzabakomada-Yakoma, Raphaël. L’Afrique centrale insurgée. La guerre du Kongo-wara 1928-1931. Paris: L’Harmattan, 1986 ;

 Notes :

1 En mission pour Médecins sans Frontières, février 2014.



Note de synthèse sur la situation et le climat des affaires en Erythrée
13 décembre, 2014, 10:10
Classé dans : Somalie

 

date : 06/2014

Auteur :

Dr. Marc Lavergne

Directeur de recherche au CNRS

GREMMO/université Lyon 2

 

 L’Erythrée est un pays de taille modeste, né récemment après une guerre de libération longue (1961-1991) et dévastatrice. Il n’attire pas la curiosité des media ou des observateurs, étant avare de grandes déclarations ou d’interventions spectaculaires sur la scène internationale. Et pourtant, c’est un pays à part sur le continent africain par son histoire comme par le projet de société qu’il a incarné et par le comportement de sa population comme de ses dirigeants. En effet, l’Erythrée cherche la solution de ses difficultés non seulement dans une mobilisation interne, mais aussi dans un activisme discret mais déterminé à l‘échelle régionale.

Aujourd’hui, la libération et ses sacrifices ont un goût amer pour la population, car le régime autocratique depuis l’origine, s’est mué en une dictature ubuesque et corrompue, qui ruine le pays et décourage la jeunesse : celle-ci fuit par milliers au-delà des frontières au péril de sa vie. Le pouvoir incarné par le président Issayas Afeworki est usé et isolé.

Mais la donne régionale et internationale sur laquelle le régime a pu compter jusqu’ici pour se maintenir est en train de changer avec les recompositions en cours au Moyen-Orient et dans la Corne de l’Afrique. Par ailleurs, les récentes découvertes minières dans le sous-sol de l’Érythrée devraient contraindre le pouvoir à une ouverture qui pourrait soit lui redonner vigueur, soit lui être fatale.

***

La population était estimée à 6, 2 millions d’habitants en 2013, dont la majeure partie vit dans les campagnes et sous la tente (environ 20 % de population urbaine seulement). Elle est très jeune, puisque 40 % de la population auraient moins de 15 ans, et seulement 4 % plus de 65 ans. L’espérance de vie est de 61 ans pour les hommes et 65 pour les femmes1.

La superficie du pays est d’environ 125 000 km2. Elle est composée :

  • d’une plaine côtière aride bordant la mer Rouge, qui est occupée d’une population d’éleveurs nomades et de deux ports principaux, Massaouah, le poumon du pays, et Assab, qui desservait uniquement l’Ethiopie.

  • de hauts plateaux, d’une altitude moyenne de 1500 à 2000 m, constituant le prolongement d massif abyssin, qui abritent une population de cultivateurs sédentaires, qui s’adonnent principalement à la culture du tef ( la céréale locale) ;

  • d’une plaine intérieure, triangulaire, ouverte en V sur le Soudan au nord-est. Cette plaine, aride et désertique au nord, passe progressivement à la forêt tropicale au sud. C’est la région où pousse, dans la partie centrale de steppe arborée, l’acacia qui fournit la gomme arabique.

Une population diversifiée, source de richesse culturelle, mais aussi de conflits internes

Ce fort contraste du relief et du climat a entraîné une grande diversité de l’occupation humaine. Neuf ethnies, identifiées par leur langue, sont officiellement reconnues, dont deux principales : les Tigrinya (55 %), qui dominent les hauts-plateaux et sont le même peuple que les Tigréens d’Ethiopie dont ils on été séparés depuis la fin du XIXe siècle et les Tigré (35 %), qui peuplent la plaine côtière centrale. Les autres peuples sont les Saho (4%), les Bilen, les Kunama et les Rashaïda (2 % chacun), tandis que les Afar, les Beni Amer et les Nara représentent 5 % au total. Chacun de ces groupes possède une identité forte et leur interaction, conditionnée par la géographie et l’histoire, pose des problèmes, en dépit de la volonté unificatrice du pouvoir depuis la lutte de libération. En bref :

  • les Saho, cultivateurs sédentaires, en majorité chrétiens, sont installés sur le versant Nord-est des hauts-plateaux ;

  • les Bilen peuplent la grande ville de Keren, à la jonction des hauts-plateaux et de la plaine intérieure et ses alentours ; ils sont de confession chrétienne ou musulmane ;

  • les Kunama sont des cultivateurs de la steppe autour de Barentu ; méprisés car animistes ou christianisés récemment par des missionnaires occidentaux, et de souche « négroïde », ils se sont opposés à la lutte de libération et ont servi de supplétifs à l’armée éthiopienne ;

  • les Rachaïda sont des Arabes venus d’Arabie au milieu du XIXè siècle, qui poursuivent leur vie nomade le long du littoral et une intense activité de contrebande avec leurs frères d’Arabie et comme leurs frères installés au Soudan, ne cherchent pas s’intégrer et ignorent les frontières terrestres et maritimes.

  • Les Afar sont une branche du peuple dancali partagé entre la république de Djibouti, l‘Ethiopie et l‘Érythrée. Eleveurs nomades du désert côtier au sud de Massaoua, leur allégeance est partagée entre plusieurs sultanats locaux et extérieurs, en Éthiopie ( Awash) ou à Djibouti (Tadjourah)2.

  • Les Beni Amer sont une branche, la plus méridionale, du peuple Béja qui occupe les montagnes de la mer Rouge au Soudan. Coupé en deux par la frontière, ils ne parlent pas le ti-bedawi comme leurs contribules, mais l’arabe et regardent autant vers le Soudan et la grande ville de Kassala que vers l‘Érythrée. C’est également dans leurs rangs que se recrutent bon nombre des éléments islamistes soutenus par le Soudan (Failaka Eritrea, Jihad Eritrea…);

  • Enfin les Nara sont ethniquement les cousins, mais islamisés, des Kunama.

Des ressources considérables, mais une économie en panne

L’économie érythréenne est traditionnellement duelle : fondée sur les ressources du sol (agriculture et élevage) et de la mer (pêche), mais profondément bouleversée et modernisée par la colonisation italienne. Celle-ci a en effet considéré l’Erythrée non pas seulement comme un relais sur la route des Indes, mais comme le point d’appui de la conquête de l’empire d’Éthiopie. Après la cuisante défaite de l’armée italienne à la bataille d’Adoua en 1896, ce projet a été repris et réalisé par Mussolini de 1935 à 1941. Les Britanniques (1941-1952), puis les Ethiopiens (1952-1962) ont ensuite démantelé l’ensemble des infrastructures et des usines créées par les Italiens, mais la formation d’ouvriers, de cadres et de techniciens érythréens s’est diffusée dans l’ensemble de l’empire durant la période de la « Fédération », et elle a permis aux fronts de libération de s’appuyer sur des compétences techniques et administratives qui subsistent de nos jours dans le fonctionnement de l’appareil d’Etat comme des projets de développement.

Le pouvoir en place n‘est pas favorable au développement du secteur privé, à la fois pour des raisons idéologiques (primat accordé au développement rural et villageois contre la croissance urbaine) et politiques (crainte de voir se développer des contre-pouvoirs à base économique). Il faut y voir des vestiges de la formation en Chine du Président Afeworki dans les années de la révolution culturelle, et de la méfiance des anciens combattants au pouvoir à l’égard de la population des villes, demeurées pendant la guerre de libération sous contrôle éthiopien.

A cela s’ajoute une méfiance à l’égard des influences extérieures et de la mondialisation et de toute forme de perte de la souveraineté chèrement acquise : l’aide au développement a été longtemps bannie, considérée comme un cheval de Troie des intérêts occidentaux, et les investissements étrangers rejetés. Les Erythréens cultivent une rancœur tenace à l’égard de la communauté internationale, à laquelle ils reprochent de ne pas avoir pris en compte leur droit à l’indépendance dès 1950 et encore aujourd’hui de ne rien faire pour que la décision d’arbitrage qui leur a été favorable dans leur conflit récent (1998-2000) avec l’Éthiopie soit appliquée3.

L’économie ne donne que depuis peu des signes de démarrage, avec l’ouverture du pays à des investisseurs dans le domaine minier. Cette ouverture peut être liée à l’augmentation de la corruption dans les rangs du régime et de l’administration, et à la nécessité de répondre à la lassitude de la population, épuisée par les efforts consentis pour la défense du pays, et dont la jeunesse ne cherche qu’à fuir à l’étranger.

Ces signes de dégel ne sont pas entérinés officiellement comme un changement de cap : les prévisions de croissance et surtout de mise en place d’une véritable protection des investissements et des échanges commerciaux dépendent de l’évolution du climat politique interne et de la position de l’Erythrée vis-à-vis de la géopolitique régionale et internationale.

Les indicateurs économiques

Le PIB était estimé à 3 milliards USD en 2012 soit 500 USD par habitant.

Sa croissance, de 8,7 % en 2011, et de 7, 5 en 2012, n’a atteint qu’un modeste 1, 1 % en 2013 (contre 8, 5 % prévus par l’Economist Intelligence Unit4) et ne devrait pas dépasser 1, 9 % en 20145.

Le déficit budgétaire (10, 3 % en 2013, contre 15,5 en 2010) n’est pas couvert par les recettes du commerce extérieur, les exportations n’atteignant pas la moitié des importations, pourtant réduites au minimum (415 millions de USD contre 900 millions en 2011). La balance des paiements est cependant équilibrée grâce aux envois (forcés) des travailleurs érythréens à l’étranger, aux apports des touristes (83 000 en 2005) et aux aides étrangères (principalement le Qatar, qui a pris le relais de la Libye de Kadhafi). Mais une large part de ces recettes est opaque, dans la mesure où il s’agit d’alimenter des caisses occultes et de soutenir une politique extérieure d’intervention et de déstabilisation de pays voisins (ex. aide aux Shebab en Somalie) en argent mais aussi en armement.

L’agriculture occupe encore 40 % de la population active, suivie par l’industrie (35 %) et les services (25 %). Mais ce découpage est à prendre avec précaution : l’agriculture demeure familiale ou tribale, et malgré les efforts de développement social (scolarisation, accès à l’eau potable, vulgarisation technique), elle ne permet pas de nourrir la population et demeure à la merci des aléas climatiques. Les grandes fermes de cultures commerciales italiennes dans les vallées ou les basses terres (bananes, coton…) ont été abandonnées et seules quelques expériences de fermes-pilotes israéliennes ont pris le relais (elles servent surtout de postes de surveillance de la circulation maritime sur la mer Rouge).

L’élevage fait vivre les communautés nomades vivant dans les déserts : si les chameaux sont de moins en moins utilisés pour le transport et la contrebande, devant la concurrence des camions, ils sont toujours demandés comme animaux de course sur les marchés du Golfe.

La pêche autour des îles Dahlak est pratiquée par les pêcheurs locaux, mais ils sont concurrencés par les chalutiers égyptiens et les navires-usines chinois, ces derniers friands d’ailerons de requins. Mais cette pêche étrangère n’est pas contrôlée et rapporte peu à l’Etat, faute de moyens de surveillance.

L’industrie, qui avait été encouragée par les besoins de l’armée d’occupation éthiopienne, a été détruite par les bombardements des derniers mois de guerre, en particulier à Massaoua. Les équipements sont obsolètes et sont réparés avec les moyens du bord (chemin de fer, centrales électriques…), et les industries de transformation ont cessé toute activité, faute de matières premières.

La relance semble devoir provenir des richesses du sous-sol : cuivre et or de la mine de Bisha, à 150 km à l’ouest d’Asmara, exploité par la société canadienne Nevsun Resources et maintenant or et argent dont la production commence avec l’ouverture du projet d’Asmara par la société canadienne Sunridge Gold (démarrage prévu en 2015)6. Des réserves significatives de pétrole et de gaz ont également été repérées.

Enfin, le tourisme pourrait contribuer positivement à la balance des paiements, par la plongée sous- marine aux îles Dahlak, qui attirent une clientèle fidèle malgré les difficultés d’accès et la rusticité des conditions d’accueil.

En attendant, l’économie fonctionne sur le mode d’une économie de guerre, dont les modalités ont été mises en œuvre depuis les années 70 dans les zones libérées, mais aussi de manière clandestine dans les villes. Elle repose en grande partie sur le volontariat forcé de la jeunesse, arrachée à sa famille et à ses études pour travailler gratuitement dans l’entretien des équipements, la construction de routes et de bâtiments, etc., et sur les ponctions forcées sur la diaspora (taxe de 2 % des revenus, interdite par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU7).

Le prétexte à ce mode de fonctionnement hyper contrôlé et nettement contreproductif est la nécessité de maintenir la mobilisation de la population contre une menace d’invasion éthiopienne, le grand voisin étant soupçonné de n’attendre que l’occasion de récupérer sa 14è province, avec l’assentiment tacite de la communauté internationale.

***

Le complexe obsidional : une mobilisation tous azimuts

Ce complexe obsidional est l’un des éléments clés de la personnalité collective érythréenne. Un sentiment cultivé à l’obsession par le pouvoir en place, mais qui plonge ses racines dans le vécu des Erythréens depuis la colonisation italienne, et qui induit, derrière l’apparence d’unité forgée dans la lutte, un sentiment de méfiance paranoïaque du pouvoir à l’égard de la population « civile ».

La défiance à l’égard du monde extérieur et ses racines

Les dirigeants érythréens sont conscients de ce que l’existence de leur pays est le fruit des accidents de l’Histoire : comme tout destin colonial, elle est le résultat d’une conquête extérieure qui recèle une part de hasard auquel la population locale n’a eu aucune part. Mais de plus, l’existence de l’Erythrée relève d’un multiple hasard : elle est liée à la naissance de l’Italie en tant qu’Etat (1870), à l’ouverture du canal de Suez (1869) et à la volonté des Britanniques d’écarter les Français de la région, sans se mettre en avant eux-mêmes8.

Ensuite, les Erythréens savent que leur pays n’a pas été considéré pour lui-même, mais en tant que plate-forme pour la conquête de l’Ethiopie et la création de l’empire italien de l’Afrique Orientale, puis que les Britanniques qui ont pris le relais de 1941 à 1952 ont tenté de le démembrer entre le Soudan sous leur contrôle et l’Ethiopie. Mais le souvenir le plus cuisant a été l’épisode du sort des colonies italiennes décidé par les 4 puissances dans le cadre de l’ONU en 1950 : tandis que des colonies bien plus insignifiantes et moins développées comme la Somalie et la Libye étaient promises à une indépendance rapide, l’Erythrée a été fédérée de force à l’Ethiopie, un empire médiéval à ses yeux, pour complaire à l’empereur Hailé Sélassié dans le cadre de la politique de containment de l‘URSS.

Se sont ensuivis après l’annexion forcée de l’Erythrée en 1962, 30 ans de guerre de libération – à deux reprises (1971 et 1974-1977) fratricide – contre à la fois l’URSS et ses alliés, au premier rang desquels Cuba, et les États-Unis. Les Erythréens sont devenus à leur corps défendant des experts de la « real–géopolitique » de la guerre froide et en ont gardé une rancœur tenace à l’encontre de la « communauté internationale ».

Si la rancœur vise surtout les pays occidentaux et ex-colonisateurs, elle n’épargne pas les voisins arabes et africains :

  • les Arabes sont accusés de ne s’être intéressés à l’Érythrée que parce qu’elle bordait la mer Rouge, et en fonction de leur désir de transformer celle-ci en un « lac arabe » fermé aux navires israéliens, et pour sa dimension arabo-musulmane : celle-ci devait à leurs yeux conduire à une instrumentalisation du conflit érythréen au service de la cause palestinienne ;

  • les Africains sont accusés d’avoir pris le parti de l’Ethiopie – qui abritait le siège de l’OUA, comme aujourd’hui de l’Union Africaine – en contrevenant à la Charte de celle-ci, qui stipulait le respect des frontières héritées de la colonisation.

Finalement, l’URSS ayant pris parti en faveur du « Négus rouge » Mengistu Hailé Mariam issu de la révolution éthiopienne en 1977, alors qu’elle avait soutenu les mouvements de libération « anti-impérialistes » qui avaient permis à de nombreux pays africains d’accéder à l’indépendance durant les années 60 et 70, il ne reste guère que la Chine, parmi les Grandes Puissances, qui trouve grâce aux yeux des dirigeants érythréens.

Suspicion et vigilance paranoïaque sur la scène intérieure

Pour les dirigeants actuels, issus du Front Populaire de Libération de l‘Erythrée, cet isolement sur la scène internationale, – une exception durant la guerre froide où chaque mouvement de libération du Tiers-Monde était assuré de trouver un soutien dans un camp ou dans l’autre – a conduit à une méfiance constante et à une répression sans merci de toutes les tentatives d’expression divergente à l‘intérieur du pays9, suspectes d’être au service de forces extérieures malveillantes.

Cette préoccupation était d’autant plus aigue que la personnalité érythréenne est complexe, puisque fondée sur la coexistence de peuples très divers, et que le risque de fractionnement était réel. Pour simplifier, on peut avancer que la psyché érythréenne exprime deux attitudes principales, largement opposées, à l’égard du monde extérieur :

  • sur les hauts-plateaux peuplés de sédentaires, la population, très imprégnée d’un christianisme primitif, adopté dès le IVe siècle10, est historiquement tournée vers les pôles de pouvoir abyssin, Eglise orthodoxe et puissance impériale, les deux campés dans une attitude mentale de repli et de défense sur la forteresse abyssine, face aux menaces venues des côtes et de la mer, qu’il s’agisse des explorateurs portugais et des missionnaires catholiques ou des commerçants et des envahisseurs musulmans ;

  • Sur la côte et dans la plaine intérieure, la population composée de nomades, mais aussi de pêcheurs et de commerçants, est islamisée de longue date ; cette islamisation reflète le mode de vie ouvert sur cette autre « Méditerranée » qu’est la mer Rouge, en contact avec le monde extérieur depuis la haute Antiquité, Méditerranée à l’ouest et océan Indien à l’est. Des liens se sont tissés avec tous les riverains de la mer Rouge, entre Soudan et Arabie, Egypte et Yémen, qui ont rendu cette partie de la population érythréenne – paradoxalement ?- plus à l’aise dans ses contacts avec les étrangers, fussent-ils occidentaux.

Par ailleurs, tous les Musulmans d’Erythrée ont adhéré depuis le milieu du XIXe siècle à la confrérie Khatmiya ou Mirghaniya11, « modérée et « laïciste », née au Hedjaz vers 1840 et qui s’est également répandue au Soudan voisin (son siège est la grande ville de Kassala, à la frontière de l’Erythrée).

Cette dualité entre la montagne et la côte était le premier défi pour les initiateurs du mouvement de libération. Le mouvement initial, Front de Libération de l’Erythrée (FLE) a échoué et a finalement été éliminé de la scène après deux épisodes de guerre civile particulièrement sanglants dans les années 70, parce qu’il avait voulu jouer sur les divisions tribales et s’était appuyé sur les alliances avec certains pays arabes, tandis que le Front Populaire de Libération de l’Erythrée (FPLE) , qui en est issu, a entrepris de surmonter les clivages régionaux, tribaux et religieux, en développant un nationalisme érythréen fondé sur le recours exclusif aux ressources locales.

Le sentiment national érythréen est certes né de la colonisation italienne, qui a opéré un brassage de la population en lui donnant accès aux techniques modernes : dockers du port de Massaoua, cheminots sur la ligne d’Asmara à Massaoua,- qui demeure un exploit technique inégalé -, et en l’enrôlant dans l’armée coloniale (les « askari »).

Mais le combat armé pour l’indépendance a été lancé sur la côte, marginalisée par le pouvoir impérial des Hauts-Plateaux, qui était surtout intéressé à contrôler les accès portuaires sur la mer Rouge, à travers le « Bahr Negash » ou « gouverneur de la mer », qui ne faisait aucune place aux populations musulmanes côtières. La perspective de l’annexion pure et simple de la province érythréenne a été le facteur déclenchant de la lutte armée en 1961 par les militants de Hargigo, un village proche du port antique d’Adulis, en particulier. Les intellectuels, la bourgeoise et les techniciens et cadres des Hauts-Plateaux, héritiers de la colonisation italienne qui les avait privilégiés, à cause de leur qualité de Chrétiens, ont rejoint le mouvement de libération sur d’autres bases : la peur d’être soumis à un pouvoir archaïque et borné dirigé depuis la lointaine Addis-Abeba où règnent les Amhara, le peuple « noble » du centre, qui avait détrôné les Tigréens, frères des Tigrinya, à la fin du XIXè siècle.

Tout l’art d’Issayas Afeworki (membre de la petite communauté protestante, issue comme la catholique de conversions par les missionnaires occidentaux, italiens ou anglo-saxons, à la fin du XIXè siècle) et de son alter ego Ramadan Mohamed Nour, parvenus aux commandes du FPLE, a été de jouer à fond la carte du brassage des combattants et des dirigeants sans considération d’origine, tout en reconnaissant à chaque peuple les mêmes droits et en mettant à l’écart toute considération religieuse dans un mouvement radicalement laïque.

Une identité collective hors du commun

Cette identité forgée par la géographie (la dualité mer/montagne, ouverture/fermeture) et par l’Histoire (les dénis de justice successifs subis depuis le départ des Italiens) a donné aux Érythréens dans leur ensemble une personnalité collective impressionnante. Celle-ci peut être résumée en quelques traits : une fierté qui confine à l’orgueil, une fermeté qui atteint l’entêtement, une méfiance instinctive à l’égard de l’étranger, une endurance à l’adversité qui paraît sans limite et une intelligence du monde et des rapports de force qui ne s’embarrasse pas d’affect.

Une fierté qui confine à l’orgueil

Si les Ethiopiens sont fiers d’avoir été le seul peuple d’Afrique à avoir échappé à la colonisation européenne, et d’avoir infligé la première défaite à une force d’invasion européenne, les Érythréens sont fiers de s’être libérés seuls de la tutelle éthiopienne, après une lutte acharnée de 30 ans.

Ils ne sont pas seulement fiers de leur courage ou de leur esprit de sacrifice, mais de leur capacité opérationnelle, de leur discipline, de leur abnégation. Ils évoquaient à l’époque avec mépris les combattants palestiniens qui étaient selon eux payés 1500 USD par mois.

Sur le front de Nacfa, ils étaient fiers non seulement de leurs tranchées et de leur dispositif militaire, mais de tout ce qui était assuré à l’arrière : instruction, soins médicaux, formation professionnelle, fabrication de produits manufacturés comme les chaussures ou les vêtements. Ils parlaient avec pitié des prisonniers éthiopiens, des paysans arrachés à leurs villages pour servir de chair à canon de la première armée d’Afrique, et trouvaient normal de vaincre à 1 contre 10.

Ils étaient également fiers de leur unité dans la diversité et de la composante « libération des femmes » de leur combat, où les femmes représentaient le tiers des combattantes.

En un mot, la lutte de libération menée par le FPLE à partir de sa création en 1971 n’avait pas seulement pour but de chasser le pouvoir éthiopien, mais aussi de transformer radicalement la société. Celle-ci paraissait en effet objectivement hors de portée à tous les observateurs, compte tenu du déséquilibre des forces en présence. Le président Afeworki déclarait même à l’auteur en 1984 douter que lui-même, ou même ses enfants voient un jour l‘Erythrée libre. La transformation de la société par son affranchissement de l’ « archaïsme » et de la division était donc à la fois un but en soi et le moyen de la victoire.

Les Erythréens trouvent même normal d’avoir gagné militairement la dernière guerre, de 1998-2000, qui a fait près de 100 000 victimes, tous militaires, dont les 4/5 éthiopiens, alors que les forces étaient sur le papier bien supérieures dans le camp adverse. Donc un sentiment de supériorité qui repose non pas sur un ego surdimensionné, mais sur une évaluation objective de leurs capacités, et sur un certain mépris pour les déficiences des concurrents. S’ils reconnaissent une supériorité aux Éthiopiens, en revanche, c’est sur le plan culturel : ils reconnaissent et admirent la culture amharique, avec ses codes, sa littérature, sa poésie, tout en ajoutant que cette sophistication contraste avec leur propre raideur, source de leur efficacité.

Source : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/une-drole-de-guerre-des-frontieres-entre-lerythree-et-lethiopie?page=2 consulté le 12 septembre 2014

Une fermeté qui confine à l’entêtement

Cette fierté découle de leur fermeté : leur combat a été dès l‘origine mené contre une armée considérée comme la première d’Afrique : aviation avec pilotes soviétiques ou cubains, armes lourdes, 150 000 soldats encadrés par des experts et des instructeurs étrangers, contre 20 000 guérilleros qui n’étaient même pas bienvenus dans la population nomade des régions désertiques où ils se déplaçaient. Ils ont tenu bon grâce à une discipline de fer, à un respect absolu des principes fixés, selon le modèle maoïste de l’armée au service du peuple. Ce qui fait que ce ne sont certes pas des partisans du compromis en politique, ni de fins diplomates. L’expérience leur a montré que la force primait le droit, et que c’est cette force mentale qui leur a permis de retourner en leur faveur des rapports de force défavorables. Et à la fin, grâce certes à un retournement mondial symbolisé par la chute du Mur de Berlin puis de l’URSS, ce sont eux, qui à travers leurs frères d’armes et protégés du Tigraï People’s Liberation Front (TPLF), ont non seulement conquis leur indépendance, mais fait tomber le régime de Mengistu à Addis Abeba.

Mais il est aujourd’hui encore difficile de comprendre ce qui a motivé le refroidissement des relations entre l’Erythrée indépendante et la nouvelle Ethiopie post-révolutionnaire, au point d’entraîner une nouvelle et sanglante guerre de tranchées en 1998 : les frontières entre les deux pays n’étaient sans doute pas bien délimitées ni démarquées sur le terrain, mais les zones en litige (Badme) ne présentaient pas d’intérêt économique ou stratégique particulier et elles étaient quasiment inhabitées. D’autres aspects, comme la création d’une monnaie nationale érythréenne, le nacfa, en 1997, ont sans doute ulcéré les dirigeants éthiopiens, de même que le contrôle du trafic de transit par les ports de Massaoua et Assab a peut-être fait l’objet de chantages difficiles à admettre pour les Ethiopiens, qui ont riposté en interdisant le ravitaillement de l’Erythrée à partir de l’Éthiopie. On peut cependant se demander si la dimension psychologique de ces disputes n’a pas dépassé la rationalité des relations internationales et provoqué une tragédie humaine et un blocage stérile dont les deux pays sont victimes jusqu’aujourd’hui.

Les Érythréens se sont depuis l’indépendance conformés à ce refus de dépendre de qui que ce soit, ce qui leur permet de mener une politique d’intervention et de déstabilisation régionale sans craindre de rétorsions : un Etat « paria », et qui s’assume comme tel, mais au moins au départ, pas un Etat « failli »12.

La méfiance à l’égard de l’étranger13

Faisant de nécessité vertu, le mouvement de libération a développé une politique de « compter sur ses propres forces » dans tous les domaines. Le modèle de la révolution culturelle chinoise a certes été appliqué, avec les mêmes errements, mais avec l’excuse de l’absence de choix. Mais pas toujours : les organisations humanitaires qui, comme Médecins Sans Frontières, proposaient de leur envoyer du personnel médical, se voyaient répondre : « Entendu, mais seulement des chirurgiens de telle ou telle spécialité, pour former ns médecins aux pieds nus », ce qui était bien entendu tout à fait illusoire, compte tenu de la faiblesse des connaissances de ces soignants formés sur le tas.

La même politique s’est poursuivie après l’indépendance : l’Erythrée a refusé toutes les propositions d’aide extérieure, sauf exceptions qui se sont réduites d’année en année jusqu’à la fermeture complète du pays. Résultat d’une analyse globale sur l’efficacité de l’aide au développement, accusée de ne profiter finalement qu’aux pays donateurs, et souci de préserver la souveraineté du pays face aux velléités d’intrusion de l’ONU et de ses organes spécialisés ou des coopérations étrangères (à l’exception de la coopération italienne, peut-être parce qu’elle pouvait être contrôlée plus aisément ou qu’elle était perçue comme un juste retour après la colonisation ?). Ce n’est qu’après 2002 et l’accord d’armistice signé avec l’Ethiopie grâce à un arbitrage international (accord d’Alger) que les portes se sont progressivement et modestement rouvertes à de rares ONG.

La méfiance à l’égard de l’étranger a également conduit à jouer un jeu d’équilibre dans certaines relations extérieures : l’Erythrée a tenu à garder d’étroites relations avec Israël, dont elle est un partenaire discret mais stratégique, alors que ce pays est également en excellents termes avec l’ennemi éthiopien, pour contrebalancer les relations indispensables mais parfois intrusives du Soudan ou de l’Arabie saoudite. Ceux-ci sont à la fois proches et méfiants à l’égard de ce voisin révolutionnaire, « ingérable », laïque et même impie. Ils ont donc tenté à plusieurs reprises d’y instaurer un pouvoir islamiste, et après une période de guérilla inspirée par le Soudan à partir de 1995, des attentats secouent encore ponctuellement l’ouest du pays. Le président, qui souffre de diverses affections récurrentes se fait soigner tantôt en Israël, tantôt en Arabie en fonction de critères qui ne sont pas seulement médicaux ; ces deux pays sont à des titres divers des contrepoids et des protecteurs face à la menace émanant du Soudan ou de l’opposition intérieure.

Finalement, hormis ce jeu de balancier, la politique étrangère de l’Erythrée peut paraître simple : elle est dominée par la nécessité perçue d’affaiblir l’Ethiopie, ce qui conduit à un jeu de tenailles en la défiant à l’est à travers l’aide apportée au Front de Libération de l’Ogaden et aux shebab somaliens14 comme naguère aux Tribunaux islamiques, et à l’ouest en soutenant le Front de Libération de l’Oromo (OLF) et en développant de bonnes relations avec le Soudan et avec le Sud-Soudan, où les Ethiopiens se trouvent également en force et avec l’Egypte, aux prises avec l’Ethiopie au sujet de la gestion des eaux du Nil. Mais à ce jeu, l’Erythrée ne fait pas le poids, elle n’a qu’un pouvoir de nuisance et assiste impuissante à la montée de l’Ethiopie sur la scène régionale et internationale, comme puissance régionale au service des intérêts américains15.

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/corneafrique consulté le 12 septembre 2014

D’autre part, on constate que dès l’indépendance acquise, l’Erythrée s’est mesurée à tous ses voisins à propos de litiges frontaliers : avec le Yémen où le conflit autour des îles Hanish a été réglé par un arbitrage international, à son détriment16, avec Djibouti sur le tracé de la frontière et la tentative de soumettre les Afar autour d’une chefferie nationale, avec e soudan en servant de base arrière à l’AND d’opposition soudanaise…

Mais il faut reconnaître que si le pouvoir érythréen, et singulièrement le président Afeworki, sont des adeptes de la confrontation comme mode de gestion des relations de voisinage, l’Occident et les États-Unis en particulier ont toujours fait preuve de partialité dans leurs choix d’interlocuteurs dans la Corne de l’Afrique : les Etats-Unis et les Britanniques sont même allés jusqu’à encourager l’Ethiopie à ne pas appliquer les décisions de la commission d’arbitrage qui a abouti à l’accord d’Alger en 200017.

Jeu de balancier également avec le Soudan, entre le pouvoir militaro-islamiste en place depuis 1989 et son opposition. Les dirigeants érythréens comptent parmi les meilleurs « khartoumologues » (et vice-versa), puisque les mouvements rebelles ont été hébergés à Khartoum durant toutes les années de lutte. La lune de miel qui a succédé à l’arrivée au pouvoir des islamistes à Khartoum n’a pas duré, puisque après avoir soutenu cette rébellion anti-éthiopienne (donc anti-chrétienne), le régime islamiste n’a pas résisté dès le lendemain de l’indépendance à la tentation de déstabiliser ce pouvoir laïque, avançant que l’Érythrée était à 80 % musulmane… Aujourd’hui, les relations sont mitigées, et l’Érythrée a apporté son soutien à des mouvements rebelles du Darfour (Justice and Equality Movement), après avoir accueilli à partir de 1995 l’Alliance Nationale Démocratique (AND) formée de tous les mouvements politiques soudanais hostiles au régime, y compris le SPLM de John Garang, dont les troupes intervenaient dans leur petite zone libérée de Hamashkoreb de l’autre côté de la frontière18. L’Erythrée soutenait particulièrement et servait de base arrière aux mouvements de libération béja (le Congrès béja19) ou les Lions Libres rachaida20.

Une endurance extrême à l’adversité

Un exemple suffit à illustrer la capacité stratégique et tactique des dirigeants de la lutte de libération face à une situation défavorable : c’est celui de la retraite stratégique de 1977, une décision douloureuse mais salvatrice, tirée des préceptes de la guerre révolutionnaire de Mao Tsé Toung, lui-même héritier de l’Art de la guerre de Sun Zu : en 1977, à la faveur des troubles nés de la révolution éthiopienne et de l’agression somalienne en Ogaden, le FPLE est parvenu à s’emparer de nombreuses villes et villages des Hauts plateaux. Cela lui a permis, durant près d’un an, de mettre en place un véritable gouvernement des villes et de la majorité du pays, à l’exception de la capitale, du port de Massaoua et d’un certain nombre de garnisons éthiopiennes.

Mais l’Ethiopie reçoit une aide massive de Moscou et passe à la contre-offensive. Les dirigeants décident alors le repli en bon ordre de tous les matériels et de tous les cadres, en direction des montagnes escarpées du Sahel adossées à la frontière soudanaise. Ce repli vers Nacfa, qui deviendra le « Yénan » de la révolution érythréenne, se muera en victoire stratégique : le Front y regroupe ses forces, en faisant une forteresse inexpugnable et met depuis là en place les structures clandestines qui lui permettront d’être présent, clandestinement, dans les zones urbaines et occupées par l’ennemi. Tandis que le FLE sera balayé par la contre-offensive et devra se réfugier au Soudan, le FPLE résistera aux offensives « finales » « Etoile rouge » lancées chaque année, tout au long des années 80 par le nouveau pouvoir éthiopien, le Derg, appuyé par l’URSS et Cuba. Tout en se réclamant des leçons du marxisme-léninisme maoïste (ses deux dirigeants, Issayas Afeworki et Ramadan Mohamed Nour, ont fait leurs classes en Chine populaire), le mouvement manifeste ainsi un pragmatisme qui lui permet de se concilier toutes les couches de la société des villes et des campagnes, des nomades et des sédentaires, se comportant en proto-Etat qui fait régner un ordre nouveau et fournit des services sociaux à la population.

L’indépendance, un rêve vite évanoui

La phase de reconquête militaire se développera progressivement grâce aux matériels saisis sur l’ennemi durant les années 80. L’indépendance est acquise de fait dans les esprits avant la victoire finale en 1991 où l’armée éthiopienne se retire en débandade. Elle est confirmée par un référendum en 1993, qui donne sous contrôle international, un résultat de 99,8 % en faveur de l’indépendance. Score triomphal qui n’est contesté officiellement par personne, mais qui est cependant douteux : il masque les profonds clivages traditionnels, mais aussi ceux nés de la lutte : les combattants, hommes et femmes, des dernières années, atteignent 45 000 au maximum : ils sont été formés idéologiquement et se sont sacrifiés sans hésiter pour cette victoire. Mais le gros de la population, en particulier dans les grandes villes, a eu un autre vécu : celui de l’occupation, voire parfois de la collaboration plus ou moins forcée. L’enthousiasme suscité par ce résultat ne doit donc pas masquer la fragilité de cette unanimité : les liens historiques, culturels, religieux en ce qui concerne les Chrétiens, avec l’empire éthiopien, ne peuvent être gommés, non plus que les antagonismes internes qui ont fait que certains groupes méprisés, comme les Kunama des basses plaines intérieures, se sont rangés du côté de l’occupant éthiopien, par haine de leurs oppresseurs nomades musulmans.

Le nouveau pouvoir, un rapport au monde très idéologique

Le pouvoir dans l’Erythrée indépendante est accaparé par le FPLE21, qui a anéanti sur le terrain et politiquement le FLE, tandis que les secteurs de l’opinion qui étaient hostiles à l’indépendance, ou à la suprématie des mouvements armés sur les forces politiques ou sociales préexistantes, sont neutralisés. L’Erythrée comptait jusqu’à son intégration définitive dans l’empire éthiopien en 1962 de nombreux partis politiques et un mouvement syndical puissant. Mais les anciens combattants victorieux ne laissent place à quiconque à leurs côtés et c’est donc un pouvoir totalitaire qui s’installe. Certes, le Front se mue en parti politique, le PFDJ, parti unique dont la colonne vertébrale est constituée des anciens combattants : les fighters ont tiré leur légitimité des sacrifices consentis. De plus, le FPLE est une institution complète, avec des structures politiques et administratives complétant, voire dominant l’appareil militaire : le parti commande aux fusils, mais en retour, l’Erythrée est désormais dirigée par d’anciens combattants, et les civils y sont considérés comme des mineurs devant être formatés et commandés.

Le développement rural au détriment des villes

Pour les Érythréens, il ne s’agit pas d’un mantra onusien impliquant la mise en œuvre de toute une batterie d’instruments financiers et dont l’échec est patent depuis les années 60 où le mot a commencé à faire florès. Le pays est entièrement à reconstruire, mais pour le parti unique, selon le modèle d’autosuffisance mis en œuvre durant la guerre. Il s’agit non plus d’une nécessité, mais d’un choix, pour forger une nation dans l’effort, et ne pas la laisser pervertir par les mirages de l’aide internationale. L’Erythrée se referme sur elle-même, dans un sentiment d’orgueil exacerbé, qui prétend surmonter toutes les difficultés, financières ou techniques, grâce à un engagement volontariste, rejetant toute inspiration extérieure.

Outre la reconstruction des infrastructures datant parfois de la période italienne, l’accent est mis sur le développement rural : le pouvoir refuse de voir la capitale envahie par les chômeurs venus des campagnes comme ailleurs en Afrique et prend des mesures policières pour empêcher ces migrations. En revanche, la population est mobilisée pour construire des barrages collinaires, le manque d’eau étant une menace constante sur les Hauts plateaux en particulier. La scolarisation est développée, dans les 9 langues du pays, avec tout un travail, entrepris dès la guerre, de traduction des manuels et de formation des maîtres.

Mais ces réalisations n’empêchent pas, au fil des années, un sentiment de frustration de la jeunesse, qui ne se voit pas offrir de perspectives d’avenir.

Le service national et le camp de Sawa

Un service national concernant garçons et filles a été institué dès l’indépendance, dans le but de renforcer l’unité nationale et d’arracher les adolescents à leurs parents, pour forger une société nouvelle. Cette initiative ne va pas sans heurter les sentiments de la population, très conservatrice en ce qui concerne le statut de la femme, surtout chez les nomades, révoltés par la mixité imposée. Mais le sentiment est aussi partagé dans d’autres groupes et couches de la société… D’ailleurs, l’ouverture vécue durant la guerre où combattants et combattantes avaient reçu le droit de se marier, loin de la tutelle de leurs parents et de leur groupe, se referme, et nombre de mariages interethniques ou interreligieux ne résistent pas au retour de la paix.

La guerre de 1998-2000 s’achève par l’accord d’Alger, dont les dispositions de restitution par l’Ethiopie à l’Erythrée de la petite ville de Badmé, ne sont pas mises en œuvre. L’Erythrée reste sur le pied de guerre, ce qui ruine ses efforts de développement. Une force d’interposition de l’ONU, la  Mission des Nations unies en Éthiopie et en Érythrée (MINUEE) patrouille une zone démilitarisée de 25 km de large, rendue inexploitable pour les paysans érythréens, et l’Érythrée a le sentiment, depuis des bombardements aériens durant la guerre sur Asmara et Massaoua, d’être très vulnérable face à l’Ethiopie et de n’être pas protégée par la communauté internationale.  L’Éthiopie conteste en effet le tracé de la frontière tel que rapporté dans les Accords d’Alger et en 2003, une commission indépendante (EEBC, Eritrean-Ethiopian Boundary Commission) rend une nouvelle décision, également rejetée par l’Éthiopie.

Pour compenser son infériorité numérique, toute la population est mobilisée et en particulier la jeunesse : le service national est étendu sans limite de durée, et les jeunes sont parqués dans le camp de Sawa, situé à l’extrémité ouest du pays, dans des conditions de vie très dures, pour des tâches qui deviennent de plus en plus vaines. Interdiction de poursuivre ses études, de se marier, d’obtenir un travail avant d’être passé par ce camp du désespoir. Les parents sont également victimes du sort réservé à leurs enfants, puisqu’ils ne peuvent plus compter sur eux pour les soutenir.

La dérive paranoïaque et autocratique d’un pouvoir replié sur lui-même

Le pouvoir s’enferme dans un délire paranoïaque et réprime avec une brutalité extrême toute contestation issue de ses propres rangs : des purges sont effectuées à mesure que des tentatives de coup d’état sont révélées. La constitution n’est pas appliquée, les élections n’ont jamais été tenues, la presse est totalement mise au pas, et les journalistes sont emprisonnés, de même que des ministres de haut rang, compagnons de lutte de la première heure, dans des conditions effroyables. Le gouvernement réel est entre les mains d’une poignée de conseillers du président et s’appuie sur un appareil policier issu des campagnes jalouses des maigres privilèges des citadins.

Le président, qui se targuait de rejeter le culte de la personnalité, est désormais la seule source de pouvoir et le véritable centre de décision. Mais il est à la fois buté et fantasque, et souffre de problèmes de santé divers (malaria cérébrale ?), auxquels la consommation abusive d’alcool n’est peut-être pas étrangère. Or il est l’homme clé du régime, il a mis en place un système de gouvernement où tout remonte jusqu’à lui et tout émane de lui. Son caractère imprévisible rend difficiles les efforts qui auraient pu être tentés par les diplomaties occidentales pour lui faire entendre raison et l’aider à réintégrer la communauté internationale. On peut se demander si son vécu ne l’amène pas à préférer cette situation de paria à laquelle lui et son peuple ont été cantonnés depuis si longtemps, et qu’il sait utiliser pour garantir sa survie, sans souci des effets nocifs de ce jeu pour la stabilisation de la région.

En conséquence, l’Erythrée, dont l’une des principales vertus était l‘intégrité, est désormais gangrenée par la corruption de l’administration, chaque détenteur d’une parcelle d’exécution de ce pouvoir absolu cherchant à la monnayer, dans un contexte de rareté des ressources et d’insuffisance des salaires.

Pour survivre à l’inflation et à la rareté des biens de consommation, les Erythréens comptent désormais sur une diaspora importante : traditionnellement tournée vers l’Italie, elle est désormais nombreuse dans la péninsule arabique, et se tourne désormais, par l‘émigration clandestine, vers l’Europe en traversant la Méditerranée de Libye ou de Tunisie vers l’Italie, ou vers Israël par l’Egypte et le Sinaï. Dans tous les cas, elle est devenue très risquée et l’objet d’un rejet croissant dans les pays d’accueil22. En Erythrée, elle est strictement interdite et donc l’objet d’une vigilance frontalière qui est elle-même devenue une source de revenus pour les autorités. Celles-ci cultivent en effet une attitude ambivalente, car elles sont conscientes que cette émigration de la jeunesse peut être la source de revenus qui soulagera la pression sur les familles et donc le ressentiment à l’égard du pouvoir.

Quoi qu’il en soit, une atmosphère de fin de règne domine à Asmara, avec la défection d’officiels de haut rang, la mutinerie ou la défection de soldats23 et d’aviateurs, la disparition momentanée du président en 2012, en dépit des perspectives économiques nées des découvertes minières récentes. Il reste à voir si celles-ci sauveront le régime en ouvrant des espaces de libéralisation économique et politique, ou si elles précipiteront sa chute.

L’autre variable géopolitique à suivre est la capacité du régime à surmonter les changements rapides qui se produisent dans la région. Il n’a jamais eu de réticence à soutenir les mouvements terroristes islamistes, et à recevoir un soutien massif de la Libye de Kadhafi. Aujourd’hui, son soutien aux shebab de Somalie et à d’autres mouvements de déstabilisation régionale ou visant directement l’éclatement de l’Ethiopie ne risque t-il pas de mettre l’Erythrée sous les projecteurs des puissances confrontées à ce défi ?24

Bibliographie sélective :

Blog : http://erythreens.wordpress.com/ « Messages confus et coups de téléphone en provenance d’Asmara » par Léonard Vincent, le meilleur observateur de la situation érythréenne, assure un suivi de la situation érythréenne telle que ressentie par la population d’Asmara et dénonce le comportement arbitraire et corrompu du régime. Voir également son ouvrage : « Les Erythréens ».

Dan Connel : Against all Odds, Chronicle of the Eritrean Revolution, Red Sea Press

Kidane Mengisteab et Okbazghi Yohannes : Anatomy of an African Tragedy. Political, Economic and Foreign Policy Crisis in Post-Independence Eritrea, Red Sea Press

Reid, Richard (2009) : “Eritrea’s External Relations. Understanding Its Regional Role and Foreign Policy”, Chatham House Pub., 208 pages ;

Tekeste Negash et Kjetil Tronvoll (2000) : Brothers at War: Making Sense of the Eritrean-Ethiopian War (Eastern African Studies), James Currey ed., 192 pages

 Notes :

2http://www.news.va/fr/news/afriqueethiopie-contestation-des-refugies-erythree, sur le sort des réfugiés afar en Ethiopie, conslté le 7 septembre 2014

3http://www.un.org/News/fr-press/docs/2005/SC8442.doc.htm Déclaration du Président du Conseil de Sécurité de l’ONU sur le blocage de l’application de l’accord d’Alger, le 11 juillet 2005, consulté le 7 septembre 2014

4http://country.eiu.com/Eritrea, site consulté le 7 septembre 2014

5Perspectives économiques en Erythrée – Banque africaine de développement (www.afdb.org/fr/countries:east-africa/eritrea) consulté le 29/06/14.

6 http://www.hrw.org/fr/news/2013/01/15/erythree-les-investisseurs-dans-le-secteur-minier-risquent-de-recourir-au-travail-fo Note de l’organisation Human Rights Watch du 15 janvier 2013 sur le risque de recours au travail forcé dans les mines en Erythrée. Consulté le 12 septembre 20114

7 http://www.hch24.com/actualites/06/2014/erythree-le-consulat-dasmara-au-canada-continue-a-recommander-encore-le-taxe-de-la-diaspora-aux-refugies/ consulté le 7 septembre 2014

8 http://www.erythree.com/italie.html consulté le 12 septembre 2014

9http://nfrance.com/~eq10357/P10_magazine/16_analyse/16033_reperasmara150901.html Les nouvelles d’Addis, sur le limogeage et l’arrestation de plusieurs personnages de haut rang,vétérans de la guerre de libération, le 15 septembre 2001, consulté le 7 septembre 2014

10 Les Abyssins ont adopté le monophysisme des Egyptiens, (Coptes), hostiles au christianisme orthodoxe, impérial, imposé de Constantinople par les occupants byzantins de l’Égypte. Ils ont donc fondé une église sui generis, longtemps dirigée nominalement depuis le patriarcat d’Alexandrie, mais en réalité profondément locale, avec des références tirées de l’Ancien Testament et des rituels propres, encore proches des prescriptions juives.

11Du nom de son fondateur, d’origine perse.

12http://www.france24.com/fr/20091223-lonu-sanctionne-rythr-e-son-aide-islamistes-somaliens/

Vote le 23 décembre 2012 d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le soutien apporté par l’Erythrée aux Shebab somaliens et son rôle dans le conflit qui l’oppose à la République de Djibouti.

13https://www.youtube.com/watch?v=q0Z-b9588bc, présentation de l’ouvrage de Richard Reid (2009) par l’auteur à Chatham House, consulté le 7 septembre 2014

14 http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/l-onu-renforce-ses-sanctions-contre-l-erythree_1058391.html en réaction au soutien apporté par l’Erythrée aux Shebab somaliens, à Al Qaïda, et au soupçon de préparation d’un attentat contre une réunion de l’Union Africaine. Article en date du 6 décembre 2011, consulté le 7 septembre 204

15http://www.france24.com/fr/20120316-attaque-ethiopie-erythree-declaration-guerre-frontiere-terrorisme-shebab/Attaque éthiopienne contre une base d’entraînement d’opposants en territoire érythréen, le 13 mars 2012, consulté le 7 septembre 2014

16 Marc Lavergne : Les relations yéméno-érythréennes à l’épreuve du conflit des Hanish, Monde arabe Maghreb-Machrek n° 155, La Documentation française, janvier-mars 1997, pages 68-86 ;

17http://country.eiu.com/article.aspx?articleid=980800682&Country=Eritrea&topic=Politics, « Qatari diplomacy in the Horn of Africa”, sur la médiation du Qatar entre l‘Erythrée et Djibouti et une possible médiation entre l’Erythrée et l’Ethiopie, 2 août 2013, consulté le 7 septembre 2014

18 Déclaration d’Asmara créant l’Alliance Nationale Démocratique soudanaise, en juin 1995

19http://www.colophon.be/pages/basbar_cd.html, une note sur le mouvement politique béja et son retour à la lutte armée à partir de l’Erythrée en 1997

20http://www.slateafrique.com/77703/soudan-les-tensions-menancent-de-se-reporter-sur-l-etat-de-kassala reportage d 6 janvier 2012, sur les tensions dans l’Etat de Kassala, et le regroupement de combattants béja et rachaïda derrière la frontère érythréenne, consulté le 7 septembre 2014.

21 Transformé en 1997 en Front Populaire pour la Démocratie et la Justice (FPDJ)…

22http://www.amnesty.org/es/library/asset/MDE12/014/2008/es/cdfd8007-4375-11dd-a1d1-2fa8cc41ebbd/mde120142008fra.pdf, sur le renvoi en Erythrée de demandeurs d’asile par les autorités égyptiennes en 2008, consulté le 7 septembre 2014

23http://www.bbc.co.uk/afrique/region/2013/01/130121_eritrea_erythree_mutinerie_renegades.shtml, sur l‘occupation du Ministère de l’Information par un groupe de mutins, BBC 21janvier 2013, , consulté le 7 septembre 2014

24http://www.crisisgroup.org/en/regions/africa/horn-of-africa/ethiopia-eritrea/200-eritrea-scenarios-for-future-transition.aspx, International Crisis Group, Africa Report n°200, 28 mars 2013, consulté le 7 septembre 2014 : Six scénarios pour l’après–Issayas…



« Les Etats généraux de l’humanitaire », Annemasse 27-28 novembre 2014
1 décembre, 2014, 0:00
Classé dans : audio,Humanitaire

 

1) Stand Up de l’IRIS :  L’humanitaire « Partenariats Nord-Sud : pipo ou nouveau credo ? », discutant Marc Lavergne

2) Table-ronde « L’humanitaire en zones de conflit » , intervenants:  Rachid Lahlou, président du Secours islamique, Rony Brauman, ancien président de Médecins Sans Frontières, Marc Lavergne, Directeur de recherche au CNRS, Directeur exécutif du cabinet Sawa Consulting



Le Magazine de l’Afrique • avril – mai 2014 L’aide humanitaire entre droit et devoir d’ »ingérence
8 avril, 2014, 23:54
Classé dans : Darfur,Humanitaire,Soudan,Sud-Soudan

De l’engagement bénévole à la professionnalisation
d’un acteur-clé des conflits, l’aide humanitaire est
prise au piège de l’instrumentalisation. Elle devient
une composante de la diplomatie. Par Marc Lavergne
La première ONG est la Croix-
Rouge, fondée par un groupe
de citoyens genevois à la suite
de la guerre de Crimée. Elle
est l’ancêtre du CICR de Genève,
organisation de droit privé dont le
statut international est reconnu par la
plupart des pays du monde, et par les
institutions internationales. À la suite
de la première, puis de la Seconde
Guerre mondiale, ont été créées des
agences internationales dépendant de la
Société des Nations, puis des Nations
unies. Leur mission est d’intervenir au
nom de la communauté internationale
pour apporter un secours aux victimes
de ces conflits mondiaux, puis de la
guerre froide et de la décolonisation :
Programme alimentaire mondial,
Haut-commissariat des Nations unies
pour les réfugiés, UNRWA, Unicef…,
aujourd’hui présents sur tous les
théâtres de conflits internationaux ou
de guerres civiles.
L’ingérence humanitaire est donc
un droit validé par l’ONU : droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes, certes,
mais devoir d’assister les populations
en danger. Ce droit et ce devoir sont
inscrits dans la Déclaration universelle
des droits de l’Homme, dans les
conventions de Genève, ainsi que dans
les chapitres VI et VII de la Charte de
l’ONU. Ce dernier prévoyant les cas
et les conditions d’intervention d’une
force internationale pour contraindre
un gouvernement à cesser d’exercer des
violations de droits de l’Homme massives
à l’égard de sa propre population.
L’aide humanitaire,
entre droit
et devoir d’ingérence
Mais ces droits entrent en contradiction
avec l’autre principe fondamental
de l’ONU, qui est la défense de la souveraineté
éminente des États. Et leur mise
en application varie un peu trop souvent
en fonction de considérations opportunistes
et des intérêts des grandes puissances
qui dominent l’ONU, c’est-à-dire
les cinq membres du Conseil de sécurité.
D’un côté, les puissances occidentales,
pétries de culture judéo-chrétienne qui
met au premier plan les notions de justice
et de fraternité, de l’autre la Russie
et la Chine, jalouses de leur souveraineté
exclusive sur leur territoire et leur
population, et qui ne rechignent pas à
l’étendre par la force. Et, sur l’ensemble,
plane une bonne dose d’hypocrisie qui
consiste à éviter autant que possible de
s’immiscer dans les affaires intérieures
d’un État, au risque de créer un précédent
qui pourrait se retourner contre soi.
Au tournant des années 1990, avec
la chute du mur de Berlin et l’irruption
en force d’une nouvelle mondialisation,
est apparue une notion superlative, celle
non plus du droit d’ingérence inventé
par Grotius au XVIIe siècle, mais du
devoir d’ingérence, « inventé » par le
juriste international Mario Bettati, soutenu
par Bernard Kouchner, secrétaire
d’État français à l’Action humanitaire.
Au nom des droits de l’Homme, la
souveraineté des États serait, selon ses
promoteurs, mise sous le contrôle permanent
de « la communauté internationale
» et des associations représentatives
de la conscience mondiale. Cette avancée
supposée se heurte à des difficultés
d’application, qui tiennent à la question
de savoir qui détiendrait le pouvoir de
décider de l’opportunité et de la forme
des interventions internationales, et où
se cantonnerait désormais la notion fondatrice
des États qu’est la souveraineté.
Néanmoins, l’activation récente de la
Cour pénale internationale (CPI) est
une première forme de mise en oeuvre
de cette notion.
Les organisations humanitaires,
pionnières de l’ingérence
Les organisations humanitaires
qui interviennent dans les conflits ont
depuis longtemps, fondé leur action sur
un devoir d’ingérence humanitaire qui
prend la forme de traversées clandestines
des frontières pour accéder aux champs
de bataille et aux populations en danger.
Du réduit biafrais aux maquis angolais,
de l’Afghanistan occupé par l’Armée
rouge aux tranchées d’Érythrée, les
humanitaires ont depuis l’origine, violé
la souveraineté des États coloniaux ou
oppresseurs.
Mais cette liberté elle-même, qui fait
partie de la geste humanitaire, devient de
plus en plus illusoire. En effet, l’humanitaire
devient au fil des ans une composante
essentielle des relations internationales
au coeur des conflits et est de ce fait
soumis à des contraintes et des injonctions
auxquelles il lui est de plus en plus
difficile de résister.
L’humanitaire est devenu, soit un
complément essentiel des interventions
diplomatiques ou militaires sur
les conflits d’un genre nouveau apparus
depuis la mondialisation, soit un
ersatz d’interventions diplomatiques ou
militaires marquées par l’impuissance,
quand ce n’est pas l’indifférence. Parallèlement,
il s’est professionnalisé et ses
budgets ont explosé, qu’ils financent les
opérations elles-mêmes ou leur gestion
courante, marquée par un accroissement
exponentiel des moyens techniques
nécessaires. La tendance suit en
cela l’exemple de la débauche de moyens
mis en oeuvre par l’ONU et ses agences
spécialisées. Les moyens financiers des
donateurs privés d’Occident n’étant pas
illimités, la concurrence entre organisations
humanitaires s’est accrue pour
accéder aux donateurs privés : d’où la
mise en oeuvre de diverses stratégies
de communication, qui, parallèles ou
articulées avec celles des médias, visent
à sensibiliser l’opinion à l’occasion de
chaque crise « porteuse ».
Heureusement, de nouveaux guichets
de financement publics se sont
développés, et compensent l’épuisement
des bonnes volontés privées.
Ces nouvelles sources de financement
poursuivent, à travers l’aide qu’elles
accordent aux ONG, des objectifs
essentiellement politiques. Les règles
du jeu sont donc désormais radicalement
modifiées, puisque le concept
originel des ONG est battu en brèche.
L’abondance des fonds offerts a incité
à l’inflation de la création d’ONG qui,
dépourvues d’assise populaire ou professionnelle,
répondent aux appels d’offres
qui ne laissent plus place à l’initiative de
leurs membres.
ECHO, bras humanitaire de
l’Union européenne, alimente ainsi des
dizaines d’ONG soumises aux volontés
qui se dégagent de la nébuleuse bruxelloise,
tandis qu’à New York, OCHA
s’efforce de coordonner l’action des
ONG sur le terrain : sous couvert de
cohérence, il s’agit bien là de soumettre
les organisations à la volonté de l’ONU.
Et dans beaucoup de pays occidentaux
qui s’étaient dotés depuis longtemps
de structures d’aide au développement
(Usaid,…), la distribution de l’aide
humanitaire grâce à des ONG soustraitantes
s’est banalisée. En France,
a été créé pour Bernard Kouchner un
secrétariat d’État à l’Aide humanitaire,
au service des intérêts de la France en
Afrique et ailleurs.
La situation de l’aide humanitaire
a donc radicalement changé depuis les
aventures solitaires des French Doctors
au Biafra, en 1970. Déjà, la famine de
1985 au Darfour avait attiré plus d’une
centaine d’ONG internationales de tout
acabit. On se souvient qu’à l’époque
déjà, les ONG – à l’exception de MSF –
avaient refusé de dénoncer la politique
d’extermination du dictateur Mengistu
Haile Mariam, pour ne pas être exclues
de la manne financière que représentait
la famine dans ce pays, par le biais d’opérations
médiatiques comme le Band Aid
de Bob Geldof.
De la professionnalisation
à la soumission
Lors de la crise du Darfour déclenchée
en 2003 par la contre-insurrection
du gouvernement soudanais face à une
rébellion locale, plus de 80 ONG sont
intervenues dans les camps de réfugiés,
pour venir en aide à plus de 2 millions de
déplacés. Mais ce grand carrousel humanitaire
était désormais financé pour plusieurs
milliards de dollars par les grandes
agences de l’ONU, l’Union européenne
et les États-Unis, sans autre résultat que
de figer la situation en évitant une intervention
militaire qui aurait permis le
retour de ces déplacés dans leurs foyers
et une solution durable à une crise qui
dure encore.
Et on pouvait encore entendre, lors
d’une réunion récente à Bangui, un haut
responsable d’ECHO annoncer aux
ONG et aux agences de l’ONU présentes,
que le Conseil de sécurité à New
York penchait de plus en plus en faveur
d’une partition de la Centrafrique. La
leçon qu’il fallait en tirer, de manière
subliminale, était qu’il ne fallait pas
s’opposer outre mesure à l’éradication
en cours de la communauté musulmane
de Centrafrique. À bon entendeur salut,
les ONG dépendantes des financements
européens sont incitées à ne pas faire de
zèle et plutôt faciliter les départs que tenter
de s’y opposer.
Cette dépendance à l’égard de financements
politiques a conduit à transformer
l’humanitaire d’un engagement
bénévole et idéaliste, en un secteur économique
florissant, compétitif et opportuniste,
avec de notables exceptions,
avec d’un côté de grandes ONG « historiques
» dont la renommée et la culture
assurent l’indépendance et la liberté
d’action. Ainsi l’association MSF qui
est aujourd’hui composée de 19 sections
mondiales, et a été distinguée en 2002
par le prix Nobel de la paix, gère un budget
de plus de 500 millions d’euros par
an, assuré à 99 % par des fonds privés.
En France, l’organisation s’appuie sur
un réseau de près de 380 000 donateurs
réguliers. C’est un choix délibéré de
MSF, qui préserve ainsi sa capacité de
réponse immédiate aux crises soudaines,
sa capacité d’anticipation et son indépendance
par rapport aux États et aux
agences internationales.
Mais cette liberté n’est pas préservée
sans que d’autres formes d’ingérence
puissent s’infiltrer dans les modes
opératoires et l’influence que les ONG
exercent à leur corps défendant sur
les sociétés d’accueil. Ainsi, même si
ces ONG venues du Nord apportent
avec elles une culture, des pratiques
professionnelles sociales et professionnelles
étrangères aux bénéficiaires de
l’aide, elles créent une sujétion et une
dépendance mentale à l’égard de leurs
méthodes et de leurs choix. Et même
si de plus en plus des volontaires du
Sud rejoignent ces organisations, à des
postes de spécialistes ou de responsables,
ce n’est plus l’intérêt à long terme des
bénéficiaires qui prime, mais l’efficacité
immédiate de l’action humanitaire.
Par exemple, au Darfour, le regroupement
des survivants des massacres a
facilité l’action humanitaire, qui a pu

12 • Le Magazine de l’Afrique • avril – mai 2014 avril – mai 2014 • Le Magazine de l’Afrique • 13
Dossier la nouvelle donne ingérence
De l’engagement bénévole à la professionnalisation
d’un acteur-clé des conflits, l’aide humanitaire est
prise au piège de l’instrumentalisation. Elle devient
une composante de la diplomatie. Par Marc Lavergne
La première ONG est la Croix-
Rouge, fondée par un groupe
de citoyens genevois à la suite
de la guerre de Crimée. Elle
est l’ancêtre du CICR de Genève,
organisation de droit privé dont le
statut international est reconnu par la
plupart des pays du monde, et par les
institutions internationales. À la suite
de la première, puis de la Seconde
Guerre mondiale, ont été créées des
agences internationales dépendant de la
Société des Nations, puis des Nations
unies. Leur mission est d’intervenir au
nom de la communauté internationale
pour apporter un secours aux victimes
de ces conflits mondiaux, puis de la
guerre froide et de la décolonisation :
Programme alimentaire mondial,
Haut-commissariat des Nations unies
pour les réfugiés, UNRWA, Unicef…,
aujourd’hui présents sur tous les
théâtres de conflits internationaux ou
de guerres civiles.
L’ingérence humanitaire est donc
un droit validé par l’ONU : droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes, certes,
mais devoir d’assister les populations
en danger. Ce droit et ce devoir sont
inscrits dans la Déclaration universelle
des droits de l’Homme, dans les
conventions de Genève, ainsi que dans
les chapitres VI et VII de la Charte de
l’ONU. Ce dernier prévoyant les cas
et les conditions d’intervention d’une
force internationale pour contraindre
un gouvernement à cesser d’exercer des
violations de droits de l’Homme massives
à l’égard de sa propre population.
L’aide humanitaire,
entre droit
et devoir d’ingérence
Mais ces droits entrent en contradiction
avec l’autre principe fondamental
de l’ONU, qui est la défense de la souveraineté
éminente des États. Et leur mise
en application varie un peu trop souvent
en fonction de considérations opportunistes
et des intérêts des grandes puissances
qui dominent l’ONU, c’est-à-dire
les cinq membres du Conseil de sécurité.
D’un côté, les puissances occidentales,
pétries de culture judéo-chrétienne qui
met au premier plan les notions de justice
et de fraternité, de l’autre la Russie
et la Chine, jalouses de leur souveraineté
exclusive sur leur territoire et leur
population, et qui ne rechignent pas à
l’étendre par la force. Et, sur l’ensemble,
plane une bonne dose d’hypocrisie qui
consiste à éviter autant que possible de
s’immiscer dans les affaires intérieures
d’un État, au risque de créer un précédent
qui pourrait se retourner contre soi.
Au tournant des années 1990, avec
la chute du mur de Berlin et l’irruption
en force d’une nouvelle mondialisation,
est apparue une notion superlative, celle
non plus du droit d’ingérence inventé
par Grotius au XVIIe siècle, mais du
devoir d’ingérence, « inventé » par le
juriste international Mario Bettati, soutenu
par Bernard Kouchner, secrétaire
d’État français à l’Action humanitaire.
Au nom des droits de l’Homme, la
souveraineté des États serait, selon ses
promoteurs, mise sous le contrôle permanent
de « la communauté internationale
» et des associations représentatives
de la conscience mondiale. Cette avancée
supposée se heurte à des difficultés
d’application, qui tiennent à la question
de savoir qui détiendrait le pouvoir de
décider de l’opportunité et de la forme
des interventions internationales, et où
se cantonnerait désormais la notion fondatrice
des États qu’est la souveraineté.
Néanmoins, l’activation récente de la
Cour pénale internationale (CPI) est
une première forme de mise en oeuvre
de cette notion.
Les organisations humanitaires,
pionnières de l’ingérence
Les organisations humanitaires
qui interviennent dans les conflits ont
depuis longtemps, fondé leur action sur
un devoir d’ingérence humanitaire qui
prend la forme de traversées clandestines
des frontières pour accéder aux champs
de bataille et aux populations en danger.
Du réduit biafrais aux maquis angolais,
de l’Afghanistan occupé par l’Armée
rouge aux tranchées d’Érythrée, les
humanitaires ont depuis l’origine, violé
la souveraineté des États coloniaux ou
oppresseurs.
Mais cette liberté elle-même, qui fait
partie de la geste humanitaire, devient de
plus en plus illusoire. En effet, l’humanitaire
devient au fil des ans une composante
essentielle des relations internationales
au coeur des conflits et est de ce fait
soumis à des contraintes et des injonctions
auxquelles il lui est de plus en plus
difficile de résister.
L’humanitaire est devenu, soit un
complément essentiel des interventions
diplomatiques ou militaires sur
les conflits d’un genre nouveau apparus
depuis la mondialisation, soit un
ersatz d’interventions diplomatiques ou
militaires marquées par l’impuissance,
quand ce n’est pas l’indifférence. Parallèlement,
il s’est professionnalisé et ses
budgets ont explosé, qu’ils financent les
opérations elles-mêmes ou leur gestion
courante, marquée par un accroissement
exponentiel des moyens techniques
nécessaires. La tendance suit en
cela l’exemple de la débauche de moyens
mis en oeuvre par l’ONU et ses agences
spécialisées. Les moyens financiers des
donateurs privés d’Occident n’étant pas
illimités, la concurrence entre organisations
humanitaires s’est accrue pour
accéder aux donateurs privés : d’où la
mise en oeuvre de diverses stratégies
de communication, qui, parallèles ou
articulées avec celles des médias, visent
à sensibiliser l’opinion à l’occasion de
chaque crise « porteuse ».
Heureusement, de nouveaux guichets
de financement publics se sont
développés, et compensent l’épuisement
des bonnes volontés privées.
Ces nouvelles sources de financement
poursuivent, à travers l’aide qu’elles
accordent aux ONG, des objectifs
essentiellement politiques. Les règles
du jeu sont donc désormais radicalement
modifiées, puisque le concept
originel des ONG est battu en brèche.
L’abondance des fonds offerts a incité
à l’inflation de la création d’ONG qui,
dépourvues d’assise populaire ou professionnelle,
répondent aux appels d’offres
qui ne laissent plus place à l’initiative de
leurs membres.
ECHO, bras humanitaire de
l’Union européenne, alimente ainsi des
dizaines d’ONG soumises aux volontés
qui se dégagent de la nébuleuse bruxelloise,
tandis qu’à New York, OCHA
s’efforce de coordonner l’action des
ONG sur le terrain : sous couvert de
cohérence, il s’agit bien là de soumettre
les organisations à la volonté de l’ONU.
Et dans beaucoup de pays occidentaux
qui s’étaient dotés depuis longtemps
de structures d’aide au développement
(Usaid,…), la distribution de l’aide
humanitaire grâce à des ONG soustraitantes
s’est banalisée. En France,
a été créé pour Bernard Kouchner un
secrétariat d’État à l’Aide humanitaire,
au service des intérêts de la France en
Afrique et ailleurs.
La situation de l’aide humanitaire
a donc radicalement changé depuis les
aventures solitaires des French Doctors
au Biafra, en 1970. Déjà, la famine de
1985 au Darfour avait attiré plus d’une
centaine d’ONG internationales de tout
acabit. On se souvient qu’à l’époque
déjà, les ONG – à l’exception de MSF –
avaient refusé de dénoncer la politique
d’extermination du dictateur Mengistu
Haile Mariam, pour ne pas être exclues
de la manne financière que représentait
la famine dans ce pays, par le biais d’opérations
médiatiques comme le Band Aid
de Bob Geldof.
De la professionnalisation
à la soumission
Lors de la crise du Darfour déclenchée
en 2003 par la contre-insurrection
du gouvernement soudanais face à une
rébellion locale, plus de 80 ONG sont
intervenues dans les camps de réfugiés,
pour venir en aide à plus de 2 millions de
déplacés. Mais ce grand carrousel humanitaire
était désormais financé pour plusieurs
milliards de dollars par les grandes
agences de l’ONU, l’Union européenne
et les États-Unis, sans autre résultat que
de figer la situation en évitant une intervention
militaire qui aurait permis le
retour de ces déplacés dans leurs foyers
et une solution durable à une crise qui
dure encore.
Et on pouvait encore entendre, lors
d’une réunion récente à Bangui, un haut
responsable d’ECHO annoncer aux
ONG et aux agences de l’ONU présentes,
que le Conseil de sécurité à New
York penchait de plus en plus en faveur
d’une partition de la Centrafrique. La
leçon qu’il fallait en tirer, de manière
subliminale, était qu’il ne fallait pas
s’opposer outre mesure à l’éradication
en cours de la communauté musulmane
de Centrafrique. À bon entendeur salut,
les ONG dépendantes des financements
européens sont incitées à ne pas faire de
zèle et plutôt faciliter les départs que tenter
de s’y opposer.
Cette dépendance à l’égard de financements
politiques a conduit à transformer
l’humanitaire d’un engagement
bénévole et idéaliste, en un secteur économique
florissant, compétitif et opportuniste,
avec de notables exceptions,
avec d’un côté de grandes ONG « historiques
» dont la renommée et la culture
assurent l’indépendance et la liberté
d’action. Ainsi l’association MSF qui
est aujourd’hui composée de 19 sections
mondiales, et a été distinguée en 2002
par le prix Nobel de la paix, gère un budget
de plus de 500 millions d’euros par
an, assuré à 99 % par des fonds privés.
En France, l’organisation s’appuie sur
un réseau de près de 380 000 donateurs
réguliers. C’est un choix délibéré de
MSF, qui préserve ainsi sa capacité de
réponse immédiate aux crises soudaines,
sa capacité d’anticipation et son indépendance
par rapport aux États et aux
agences internationales.
Mais cette liberté n’est pas préservée
sans que d’autres formes d’ingérence
puissent s’infiltrer dans les modes
opératoires et l’influence que les ONG
exercent à leur corps défendant sur
les sociétés d’accueil. Ainsi, même si
ces ONG venues du Nord apportent
avec elles une culture, des pratiques
professionnelles sociales et professionnelles
étrangères aux bénéficiaires de
l’aide, elles créent une sujétion et une
dépendance mentale à l’égard de leurs
méthodes et de leurs choix. Et même
si de plus en plus des volontaires du
Sud rejoignent ces organisations, à des
postes de spécialistes ou de responsables,
ce n’est plus l’intérêt à long terme des
bénéficiaires qui prime, mais l’efficacité
immédiate de l’action humanitaire.
Par exemple, au Darfour, le regroupement
des survivants des massacres a
facilité l’action humanitaire, qui a pu
toucher plus de monde au moindre coût
(livraisons de nourriture) , mais il a aussi
facilité le contrôle sécuritaire par le pouvoir
de Khartoum qui avait commis ces
massacres, tout en déracinant durablement
la population, privée des moyens
de sa survie, de son bétail et ses champs.
L’indépendance des ONG vis-à-vis de leurs bailleurs de fonds s’est
réduite ; elles sont contraintes d’assumer un rôle de supplétif des
diplomaties ou des opérations militaires.



France Culture Culture Monde avec Stéphane Lacroix et Marc Semo (Libération) le 13 septembre 2013 sur les Frères Musulmans en Egypte à la suite du coup d’Etat militaire du 30 juin
28 mars, 2014, 3:47
Classé dans : Egypte,Non classé,Printemps arabe

Durant l’été, le réseau des frères musulmans a été assez largement mis à mal: plus d’un millier de personnes (essentiellement des partisans de Mohamed Morsi) ont été tuées et 2000 membres de la confrérie arrêtés…Plus récemment, la semaine dernière, le ministre de l’Intérieur Mohammed Ibrahim a réchappé à un attentat à la voiture piégée, et deux jours plus tard, une bombe était désamorcée sur une voie ferrée le long du canal de Suez.

Dans le Sinaï, les violences entre militaires et groupes islamistes armés ont fait plusieurs morts (mercredi dernier, par exemple, 6 soldats ont péri dans l’explosion de deux voitures piégées); il n’en fallait pas plus pour que les autorités décident, hier, de prolonger l’état d’urgence dans le pays.

(…)

http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-table-ronde-actualite-internationale-2013-09-13



Egypte, Soudan, Kenya : Marc Lavergne à JOL Presse
28 mars, 2014, 2:38
Classé dans : Darfur,Egypte,Kenya,Printemps arabe,Soudan,Sud-Soudan
  1. M. Lavergne: «Pas de révolution de la diplomatie égyptienne avec M. Morsi»

    … a adopté un nouveau regard sur le pays. Marc Lavergne , directeur de recherche au CNRS, analyse pour JOL Press les … de la nouvelle diplomatie égyptienne ? Marc lavergne : Le nouveau pouvoir a toujours voulu être prudent et ne pas …

    Sybille de Larocque - 24.02.2014 – 16:52 – 0 commentaires

  2. Darfour: «La catastrophe perdure mais l’intérêt des médias diminue»

    … a empiré dans cette région du Soudan ?   Marc Lavergne  : Cette situation catastrophique ne s’est jamais arrêtée ces … du Darfour sur la situation actuelle ?   Marc Lavergne  : Le gouvernement de Khartoum est aujourd’hui très anxieux et …

    Anaïs Lefébure - 25.03.2014 – 07:10 – 0 commentaires

  3. L’Afrique de l’Est sous la menace des terroristes islamistes?

    … un vrai danger régional grandissant ?   Marc Lavergne : Avant tout, le problème de cette région est le chômage des … plus important qu’il y a 10 ans ?   Marc Lavergne : Il l’est dans la mesure où l’islam progresse : c’est …

    Romain de Lacoste - 27.02.2014 – 09:47 – 0 commentaires

  4. L’Iran et les Frères musulmans, une alliance pas si «contre-nature»

    … aux yeux des Iraniens  », expliquait alors Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS. C’est alors la question …

    Sybille de Larocque - 25.02.2014 – 07:09 – 0 commentaires

  5. «En Égypte, la révolution n’a pas encore commencé»

    … L’ambiance est encore révolutionnaire, et, pour Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, cette révolution n’a d’ailleurs … menée par les Frères musulmans ?   Marc Lavergne : Du point de vue des Frères musulmans, cette première année de …

    Sybille de Larocque - 28.06.2013 – 09:27 – 0 commentaires

  6. Egypte: pourquoi ce n’est pas prêt de s’arranger?

    … leur pays et leur société  », expliquait Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, avant la manifestation du 30 juin …

    Sybille de Larocque - 30.07.2013 – 06:09 – 0 commentaires

  7. Relations internationales: ces erreurs qui ne cessent de se répéter

    … au service de la diplomatie d’Obama M. Lavergne: «Pas de révolution de la diplomatie égyptienne avec M. Morsi» …

    Marine Tertrais - 14.07.2013 – 06:08 – 0 commentaires

  8. Tunisie, Égypte: pourquoi les islamistes ne sont pas parvenus à redresser leurs économies?

    … investisseurs et des touristes  », explique ainsi Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS. Au pouvoir, les Frères musulmans … néo-libéraux sur le plan économique  », explique Marc Lavergne. «  Sur le plan social, ils ne sont pas partisans de …

    Sybille de Larocque - 05.07.2013 – 06:08 – 0 commentaires

  9. Deux ans après sa révolution, où en est l’Égypte?

    … prendre encore plusieurs années. Marc Lavergne : « Pas de révolution de la diplomatie égyptienne avec Mohamed … sur la scène internationale. Et pourtant, selon Marc Lavergne , directeur de…  > Lire la suite de l’article   …

    Sybille de Larocque - 26.01.2013 – 07:14 – 0 commentaires



L’Egypte à la merci d’Al-Sissi, psychopathe et criminel
28 mars, 2014, 2:25
Classé dans : Egypte,Printemps arabe

Interventions media  mercredi 26 mars  et jeudi 27 mars 2014 .

Marc Lavergne a participé, mercredi 26 mars, à l’émission 28′ animée par Elizabeth Quint sur ARTE, sur le thème de la condamnation à mort expéditive de 529 islamistes par le tribunal de Minya en Egypte

http://www.arte.tv/guide/fr/049880-127/28-minutes/?vid=049880-127_PLUS7-F

Marc Lavergne, chercheur au GREMMO,  a participé jeudi 27 mars à l’émission Le débat animée par Vanessa Burggraf sur France 24, sur l’annonce de la candidature du maréchal Al-Sissi à la prochaine élection présidentielle égyptienne.

http://www.france24.com/fr/20140327-fr-le-debat-partie-2-egypte-al-sissi-presidentielle/

Marc Lavergne a été l’invité du journal de TV 5 Monde jeudi 27 mars sur l’annonce de la candidature d’ Abdelfattah al Sissi à la prochaine élection présidentielle égyptienne.

http://www.tv5mondeplus.com/emission/le-journal-afrique

 

 



Afrique de l’Est : islamisme = terrorisme ?
28 février, 2014, 16:39
Classé dans : Kenya,Somalie

Une réponse nuancée apportée à Jolpress le 26 février 2014, au retour d’une courte mission en Centrafrique :

http://www.jolpress.com/afrique-corne-est-kenya-islamistes-boko-haram-pirates-shebab-article-824663.html



Septembre 2013 : panique à Nairobi
23 décembre, 2013, 2:59
Classé dans : Kenya,Somalie
  1. Mon premier voyage au Kenya remonte à 1977 : La Communauté d’Afrique de l’Est était en train de se  saborder, et j’avais pris le dernier avion des East African Airways pour Arusha en Tanzanie.
  2. Mon deuxième voyage, avec Nadine B. , devait juste être un transit en direction de la Tanzanie pour un reportage sur le « socialisme africain » de Julius Nyerere.Le lendemain de notre arrivée,1er aout 1982,  réveil en fanfare, dans un petit hôtel de Nakuru. L’armée a pris le pouvoir, le président Arap Moi est entre ses mains, « situation is under control ». Le président s’est évadé et a repris le dessus après trois jours de massacres et de pillages dans la capitale : bilan 1800 morts au bas mot, surtout des étudiants, une répression féroce des Luo qui se réfugiaient en masse à Kisumu sur le lac  Victoria. Mais c’est à l’autre bout du pays que j’ai fait la connaissance des shifta (coupeurs de route) somalis, en cherchant refuge à Garissa, chef-lieu de la province du Nord-est, où l’on n’accédait qu’en convoi militaire…Et le bimoteur Piper Navajo  qui nous tira de la ville encerclée appartenait à des matrones somalies, qui siégeaient chaque jour sous un acacia au bord de la piste. L’avion transportait la drogue locale, la miraa, jusqu’en Somalie où les hommes attendaient avec leurs chameaux pour en ravitailler les campements.
  3. En juin 2002, j’arpentais les couloirs et les salons des grands hôtels de Nairobi, en tant que conseiller politique et juridique de la Joint Military Commission : une mission tripartite chargée de mettre en oeuvre le cessez le feu signé en janvier 202 entre gouvernement de Khartoum et SPLA dans les monts Nuba. Des séances souvent exténuantes et exaspérantes face aux représentants d’ONG activistes américaines, financées par la CIA, qui accusaient essentiellement  la JMC de partialité ; une advocacy stérile et confortable, genre « Kouchner », alors que les réunions avec la direction du SPLA étaient beaucoup plus sereines. Et comme notre mission dans les monts Nouba servait de test de la bonne volonté des deux parties, et bientôt de modèle de mise oeuvre d’un règlement,  j’assistais dans la petite ville tranquille de Machakos aux négociations secrètes qui allaient bientôt se déplacer à Naivasha et déboucher sur l’accord de paix global de janvier 2005. Mais ceci est une autre histoire…
  4. Tout cela pour dire que le Kenya, paradis de l’homme blanc, et en particulier Nairobi, est une poudrière et un coupe-gorge ; et que la question somalie, parmi tous les autres différends interethniques, n’est pas près d’être résolue. Et que les shebab ont fait preuve de beaucoup d’intelligence stratégique, en plus de compétences techniques, en choisissant Nairobi comme théâtre de leur exploit. Sans parler de la caisse de résonance qu’est ce centre névralgique de la présence néocoloniale et onusienne en Afrique. Et ceci ne vaut évidemment pas adhésion à leurs actions et à leur projet, contrairement à ce qu’a cru comprendre un commentateur mal avisé.
  5. 23 sept. 2013 –  Marc Lavergne voit dans l’assaut du centre commercial l’illustration de la prédominance au sein du groupe insurgé des ..
  6. .Les shebabs, cette autre menace djihadiste – Le Point    Armin Arefi -

www.lepoint.fr › International

  1. Attaque au Kenya: «Ce centre commercial, c’est les Twin Towers de 
  2. 23 sept. 2013 - MONDE - Marc Lavergne, chercheur au CNRS, spécialiste de la Corne de l’Afrique, répond à «20 Minutes» sur l’attaque menée par les 

www.20minutes.fr › Monde › Somalie

 



Sud Soudan : un Etat failli dès la naissance
23 décembre, 2013, 1:48
Classé dans : Soudan,Sud-Soudan

Mon premier voyage au Sud-Soudan remonte à 1983, à partir de Khartoum où je résidais. A l’époque, peu avant la reprise de la guerre contre le gouvernement de Khartoum, pas de liaisons aériennes régulières, évidemment. Je voulais me rendre à la mission MSF de Yéi, qui s’occupait des réfugiés ougandais et j’avais trouvé une place dans le Buffalo qui devait emmener le vice-président Joseph Lagu, ex-commandant en chef de la rébellion des Anyanya. Un avion tremblant de toutes parts, non pressurisé, dépourvu de sièges : on s’attachait le long de la carlingue avec des sangles, tandis que les bagages (y compris les chèvres et les poules) étaient entassés au milieu. Les deux pilotes yéménites, perchés dans la cockpit surélevé, contemplaient impavides la bousculade pour monter dans l’avion, et refusaient de décoller tant que le nombre des passagers ne serait pas redescendu à 44…Joseph Lagu, à  l’avant, penché sur sa canne, faisait semblant d’être ailleurs, pour ne pas être sommé de prendre par à la sélection de ceux qui auraient la chance d’être du voyage.

A suivre…

Quelques-unes de mes  interventions dans les media depuis le début de la crise à Juba.

 

http://www.lepoint.fr/monde/le-soudan-du-sud-pays-sans-etat-18-12-2013-1771762_24.php

 

http://www.bbc.co.uk/afrique/nos_emissions/2010/12/000000_lafrique_direct_generic.shtml

 

http://www.lavoixdelamerique.com/audio/audio/356130.html


123456

mirtazapinefr |
gnancadja |
Christophe Bloggeur amateur |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Actu gamer
| Culture Choc
| akdv