Les tribulations d'un géographe, d'un Orient à l'autre

En Afrique, la Russie mène une guerre « pas contre des ennemis, mais pour s’implanter »

https://information.tv5monde.com/info/en-afrique-la-russie-mene-une-guerre-pas-contre-des-ennemis-mais-pour-s-implanter-448283

Marc Lavergne, propos recueillis par Alicia Mihami, TV5 Monde,  13 mars 2022

 

En Afrique, la Russie mène une guerre « pas contre des ennemis, mais pour s’implanter »

Vladimir Poutine et Teodoro Obiang, président de la Guinée équatoriale le 24 octobre 2019 lors du sommet Afrique-Russie à Sotchi, en Russie. 
Vladimir Poutine et Teodoro Obiang, président de la Guinée équatoriale le 24 octobre 2019 lors du sommet Afrique-Russie à Sotchi, en Russie.
Valery Sharifulin / AP
11 mar 2022
Mise à jour 11.03.2022 à 20:16

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Base militaire, vente d’armes, présence de mercenaires… Depuis quelques années, la Russie s’applique à étendre sa présence sur le continent africain. Marc Lavergne, directeur émérite de recherches au CNRS et spécialiste de la Corne de l’Afrique décrypte cette politique d’influence qui devrait s’intensifier dans les prochaines années. Entretien. 

TV5MONDE : l’influence soviétique en Afrique ne date pas d’hier. Comment s’est-elle formée initialement ?Marc Lavergne, directeur émérite de recherches au CNRS : Tout simplement parce que le monde était partagé en deux, et les pays qui luttaient pour leur indépendance à l’époque ont été soutenus par l’Union soviétique. C’est le cas notamment des anciennes colonies portugaises, qui n’ont été libérées qu’après la révolution des Oeillets : l’Angola, le Mozambique, la Guinée Bissau…

Il y a de nouveau un « scramble for Africa », c’est-à-dire une compétition de grandes puissances pour avoir accès aux ressources de l’Afrique.

Tous ces pays étaient soutenus par le bloc de l’Est, pas seulement l’Union soviétique, dans une logique bloc de l’Est contre bloc de l’Ouest de part et d’autre du rideau de fer. Et ce soutien a duré jusqu’à la chute de l’URSS, en 1991.

TV5MONDE : comment la Russie reconstruit-elle cette influence aujourd’hui ? 

Marc Lavergne : Elle le fait sous un angle un peu différent. Il y a de nouveau un « scramble for Africa », c’est-à-dire une compétition de grandes puissances pour avoir accès aux ressources de l’Afrique. Et il ne faut pas oublier que la Russie est dirigée par des oligarques, qui cherchent à accéder à des matières premières (or, diamant etc.), parce que le pays n’a pas l’infrastructure industrielle pour exploiter des mines et transformer des minerais par exemple.

(Re)lire : sur la piste des oligarques russes

Mais la Russie opère dans une logique très différente de celle des autres grandes puissances. Il n’y a pas ce qu’on peut voir avec la Chine, qui cherche des matières premières, mais veut aussi vendre et fabriquer des objets sur le continent. La stratégie russe est aussi différente de celles des vieilles puissances coloniales comme la France, qui essaie de garder une influence politique, économique… Ce que la Russie cherche en Afrique relève plutôt du politique. C’est là qu’interviennent des entités comme le groupe Wagner.

(Re)lire : invasion russe de l’Ukraine : quelles sont les règles de la guerre et ont-elles été enfreintes ?

Ce faux-nez de l’armée russe recrute des mercenaires, encadrés par des membres du FSB ou des officiers à la retraite, et ces mercenaires sont autorisés à se payer sur la bête. Wagner, c’est la guerre bon marché, sous les radars, où la Russie s’affranchit de toutes les règles de la guerre, de la convention de Genève.

Wagner, c’est la guerre bon marché, sous les radars, où la Russie s’affranchit de toutes les règles

C’est une guerre non pas contre des ennemis, mais pour s’implanter dans des pays où la Russie n’a pas la possibilité de déployer des réseaux commerciaux. C’est le cas par exemple de la Centrafrique, où le président Faustin-Archange Touadéra ne peut compter sur personne dans son propre pays pour le protéger. Avec Wagner, la Russie sait rendre ce genre de service.


TV5MONDE : avoir de l’influence en Centrafrique est un enjeu important pour la Russie ? Marc Lavergne : Je crois que la Centrafrique est en première ligne. C’est un pays qui permettrait à la Russie de rayonner tout autour, aussi bien vers la République démocratique du Congo que vers l’Afrique de l’Est ou de l’Ouest… C’est une position stratégique, avec de de l’uranium, des diamants, c’est-à-dire des matériaux qui sont faciles à exporter. C’est aussi un pays extrêmement mal géré, sans infrastructures, avec une population inégalement répartie sur le territoire et désunie. C’est donc une implantation facile pour la Russie, particulièrement après l’échec de Sangaris et de la Minusca. Les Russes ont compris qu’il y avait là un ventre mou, et ils se sont installés à la place de la communauté internationale, discrètement.

(Re)voir : qui sont ces mercenaires du groupe russe Wagner ?

  De là, ils se sont implantés en Libye, puis ils ont déployé Wagner au Darfour, où ils oeuvrent avec Mohamed Hamdan Dogolo, chef des milices locales, qui exploite clandestinement des mines d’or, fait du trafic de migrants, de la contrebande, et qui est devenu l’homme fort de Khartoum aujourd’hui.

TV5MONDE : l’implantation d’une base militaire au Soudan est-elle la prochaine étape de l’expansion russe en Afrique ? 

Marc Lavergne : Dès qu’on parle de base militaire ou navale, il y a des crispations. Mais même si la Russie n’est pas nouvelle sur la Mer Rouge, tout le monde ne soutient pas ce projet. L’Égypte est inquiète de voir la Russie s’implanter au Soudan, idem pour l’Arabie saoudite, en face. Même le Soudan n’est pas forcément pour accueillir cette base, parce que le pays est tout de même dans la main des Américains. Mais comme les bases militaires françaises au Qatar, ou à Abu Dhabi, personne ne compte dessus, c’est juste symbolique.

TV5MONDE : que peut-on attendre de la Russie pour la suite alors ? 

Marc Lavergne : Je pense que la Russie va tenter d’accélérer son implantation, car il y a des places à prendre, notamment parce qu’il y a un rejet des vieilles puissances comme la France. Mais aujourd’hui, je vois un capitalisme africain qui se développe à vitesse grand V et beaucoup des anciens dirigeants qui sont en train de disparaître, au Gabon, au Cameroun…

« La Russie aura du mal à s’établir comme une puissance industrielle pouvant offrir des choses adaptées aux besoins des Africains »

Il y a une nouvelle génération, qui va ouvrir les portes de l’Afrique en grand. Aux Russes ? Pourquoi pas, à condition que les Russes aient quelque chose à proposer. À mon sens, la Russie aura du mal à s’établir comme une puissance industrielle pouvant offrir des choses adaptées aux besoins des Africains, et elle n’a pas la même culture commerciale que la Chine. Elle risque donc de se trouver face à ses propres limites.



Actu Soudan 2021-2022
31 mai, 2022, 23:45
Classé dans : CRISES ET CONFLITS MONDE ARABE,INTERVIEWS RADIO,SOUDAN

Sur RFI, le 30 mai 2022

https://www.rfi.fr/fr/afrique/20220530-quel-est-l-objectif-de-la-lev%C3%A9e-de-l-%C3%A9tat-d-urgence-au-soudan

Dans ce contexte, le dialogue politique demandé par la junte est-il réellement envisageable ? Rien n’est moins sûr pour le chercheur Marc Lavergne. Selon lui, cette annonce est plutôt destinée à la communauté internationale. « L’image du Soudan est gravement dégradée. Cette transition démocratique a échoué. Du coup, la crédibilité du Soudan sur la scène internationale ne lui permet pas d’obtenir les fonds dont il aurait besoin pou résoudre la crise économique et sociale. Donc il s’agit de faire un jeu de balance en montrant aux Occidentaux que le Soudan essaie de faire ce qu’il peut pour rentrer dans une sorte de légalité. »

Soudan : retour à la case départ ?

Marc Lavergne

https://esprit.presse.fr/actualites/marc-lavergne/soudan-retour-a-la-case-depart-43817

Révolutionnaires à Atbara en novembre 2019 (photo Abbasher)

 

Au Soudan, l’ouverture du pouvoir à la société civile et la démission du président Omar Al-Bachir n’étaient que des mesures de façade, destinées à cacher à la communauté internationale la violence d’un régime militaire qui bafoue les aspirations démocratiques du pays.

La démission d’Omar Al-Bachir, le 11 avril 2019, avait été provoquée par une crise économique et sociale aiguë. Mais celle-ci avait fourni aux officiers supérieurs de l’armée l’occasion de débarquer un président qui, sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, ternissait l’image du Soudan. Trente ans après son accession au pouvoir le 30 juin 1989, son intention de se représenter à l’élection présidentielle, certes de pure forme, d’avril 2020, leur semblait de ce fait peu souhaitable1. De plus, l’Égypte du maréchal Al-Sissi, tout comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, déjà contrariés par le soutien accordé par le régime aux Frères musulmans, s’offusquait de voir la Turquie, épaulée financièrement par le Qatar, s’apprêter à ouvrir un point d’appui stratégique dans la rade de Souakin sur la mer Rouge.

Un coup d’État derrière une révolution en trompe-l’oeil

Les manifestations de rue, à Khartoum et dans les villes du Soudan central, furent donc encadrées par des forces de sécurité dont la répression demeura mesurée. La jeunesse s’installa même en un joyeux et libérateur sit-in devant le quartier-général des Forces armées, auquel mit fin la journée terrible du 3 juin 2019, où les Forces de soutien rapide (Rapid Support Forces, RSF) de Hemedti se livrèrent à un brutal massacre. Une intervention internationale ferme remit le processus de transfert du pouvoir sur les rails, et les Forces de la liberté et du changement, encadrées par les syndicats professionnels, reprirent dans la rue leur rôle d’« idiots utiles ». La Déclaration constitutionnelle d’août 2019, la nomination d’un Premier ministre civil en septembre, et celle en octobre d’un gouvernement en majorité composé de civils, avec un calendrier de transition de trente-sept mois vers la démocratie, pouvaient dès lors être considérées comme des concessions temporaires à la rue et aux Occidentaux.

Ces concessions se traduisirent par une mascarade constitutionnelle, avec la création d’un Conseil de souveraineté dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan, ancien bras droit d’Omer Al-Bachir, lui-même benoîtement confiné chez lui pour « raison de santé »2. Il ne s’agissait dès lors que d’attendre que l’enthousiasme de la rue s’épuisât, dans un scénario écrit à l’avance à destination des soutiens régionaux de l’armée, comme des bailleurs de fonds internationaux.

Après trente ans de dictature militaro-islamiste, il en eût fallu plus pour convaincre que les détenteurs du pouvoir s’étaient résignés à passer la main. L’alliance avec les civils imposée depuis Washington n’était qu’opportuniste, ceux-ci étant chargés de restaurer l’image du Soudan à l’étranger et de remettre l’économie à flots, sous la protection intéressée des militaires. Accessoirement, les civils devaient servir de paratonnerre face à une population épuisée et affamée, impatiente de voir les réformes se traduire par une amélioration de sa vie quotidienne.

Une révolution peut en cacher une autre

Si les militaires partageaient le pouvoir, ce n’était pas avec les civils, mais avec un troisième acteur qui se tenait en retrait : les RSF, héritières des Janjawid, dont les aînés avaient ravagé les villages du Darfour vingt ans auparavant, attendaient leur heure. Sous la houlette de leur chef Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, ces bandes recrutées au Darfour ont fait irruption dans la capitale, à mille kilomètres de leurs bases : une entrée fracassante dans le nouveau jeu de pouvoir à Khartoum, rompant le face-à-face entre le peuple et l’armée, récurrent depuis l’indépendance… Ces supplétifs locaux, recrutés initialement pour opérer un nettoyage « ethnique » des campagnes du Darfour au profit de tribus « arabes » moins bien loties en terres et en eau, ont désormais pour objectif de mettre la main sur l’ensemble du pays, en s’appuyant au besoin sur des puissances étrangères.

Une irruption qui, en arrière-plan, tend à renverser le traditionnel déséquilibre entre le centre et les périphéries du pays : l’affrontement séculaire entre « civilisation » et « barbarie », « islam » et « paganisme », « arabité » et « africanité », confirmant l’analyse de l’affrontement cyclique entre badawa (bédouinité) et hadara (sédentarité) par Ibn Khaldûn au xive siècle.

Des civils désarmés, mais surtout désunis

L’équilibre instable de ce jeu à trois des premières années de la « transition démocratique » a rapidement évolué au détriment des civils. Ceux-ci ont en effet accompli la mission qui leur était implicitement impartie : masquer la réalité des enjeux de pouvoir aux yeux de la « communauté internationale », c’est-à-dire de l’Occident, et obtenir la levée des sanctions internationales héritées de l’ère Al-Bachir. Elle fut obtenue à grands frais, puisque la reconnaissance forcée de l’État d’Israël a été un « baiser de la mort » aux yeux de l’opinion publique, non pas tant à cause d’une hostilité de principe qu’en raison de cette atteinte à la dignité du peuple soudanais, contraint à s’y soumettre par un chantage financier.

L’ouverture des vannes financières internationales et l’appel aux investisseurs étrangers ont indiqué aux militaires que les civils avaient rempli leur feuille de route, grâce aux efforts du Premier ministre, Abdallah Hamdok. L’histoire jugera de la responsabilité de ce personnage intègre et compétent, dans l’échec de la « transition démocratique » qu’il a incarnée. Il n’aura en tout cas pas pu empêcher, à son corps défendant, la société politique soudanaise de réveiller ses vieux démons.

Une maturité politique qui se retourne contre ses acteurs

Le soulèvement de décembre 2018 avait surpris les observateurs par la maturité de ses revendications et par sa capacité organisationnelle dans un pays dévasté. Ces qualités avaient permis à l’insurrection populaire de tenir bon face à la répression, en exprimant une réalité méconnue : l’ancienneté et la solidité de l’aspiration démocratique au Soudan.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la société soudanaise s’est dotée du plus large et plus vivace éventail politique d’Afrique et du monde arabe : confréries religieuses et partis d’idéologie progressiste ou conservatrice, religieuse ou laïque, ont trouvé, dans cet ensemble humain composite et ouvert, un terrain d’affirmation, de débat et de confrontation. Ce n’est pas un moindre sujet d’étonnement que de découvrir qu’une fois levée la chape de la dictature, sont réapparues, y compris dans la jeunesse, des affiliations et des espérances que l’on dit ailleurs surannées ou obsolètes. Ces forces étaient déjà resurgies lors d’intifadas populaires, comme en octobre 1964 contre le maréchal Abboud, ou en avril 1985 contre le maréchal Jaafar Nimeiri.

Mais leurs divisions, leur manque de capacité décisionnaire et la transcendance des liens sociaux sur les affiliations idéologiques ont constamment conduit à l’échec rapide des expériences démocratiques. Les coups d’État militaires, dans les deux cas précités, n’ont ainsi été qu’une réponse à une demande des dirigeants civils en situation de blocage né de leur désunion.

Le coup d’État fondateur du régime d’Omar Al-Bachir avait été d’essence quelque peu différente : une force politique particulière, hors du système, le Front national islamique de Hassan Al-Tourabi, en avait été l’instigatrice. Ce mouvement radical et moderniste n’avait pas tant pour but de ramener le peuple à la « vraie foi » que de le contraindre à se « moderniser » : comme me le confiait Hassan Al-Tourabi lors de nos échanges, avant comme après le coup d’État, son but était de mobiliser un peuple qu’il jugeait « arriéré » et « paresseux ». Il voulait lui insuffler le goût de l’effort et l’appât du gain, un objectif auquel il conférait une valeur spirituelle. Un modèle d’économie ultralibéral, où l’islam était réduit à un rôle de légitimation et de coercition sociale : ce régime de « salut public », instauré en juin 1989, n’avait d’ailleurs pas tardé à sombrer dans la corruption et l’accaparement glouton des ressources par une poignée d’arrivistes, vite rejoints par la hiérarchie militaire.

Une culture de la résilience

La société politique soudanaise a néanmoins étonnamment survécu à ces trente années de répression impitoyable, de torture, d’embrigadement, de prison et d’exil. Et le soulèvement général déclenché en décembre 2018 perdure aujourd’hui, en dépit des massacres de manifestants. L’association des syndicats professionnels des cadres de la société, fonctionnaires, ingénieurs, médecins, enseignants, juges et avocats, a toujours réussi à sauvegarder son autonomie, par-delà les clivages opposant islamistes et laïcs : des îlots de liberté, hérités du modèle anglo-saxon. Pour la jeunesse, qui a grandi sous la contrainte, ce sont les Forces de la liberté et du changement qui ont encadré et animé ce « printemps de Khartoum », qui a vu se libérer la parole et l’expression créatrice.

Mais si les Soudanais sont des adeptes du débat, ils sont souvent moins enclins à la discipline et à la prise de décision, à l’exception de ces deux mouvements révolutionnaires, opposés mais symétriques : les islamistes et les communistes. À l’exception également des peuples des périphéries, loin de la vallée du Nil et des corridors marchands entre l’Afrique noire et la Méditerranée, aux confins de l’Abyssinie, dont les collines boisées bordent le Nil Bleu, ou sur les collines escarpées des monts Nouba, qui surgissent de l’immense plaine du Kordofan. Ces deux réservoirs séculaires d’esclaves demeurent rétifs à l’arabisation comme à l’islamisation, et suspicieux à l’égard des mouvements qui secouent la société urbaine du Centre.

Quant au lointain Darfour, antique sultanat marchand qui ne fut définitivement placé sous la tutelle de Khartoum qu’en 1916, il reproduit à son échelle la situation du pays, avec un rapport historique centre-périphérie inversé : une quinzaine de peuples « africains » non métissés, ayant conservé leur langue et leurs coutumes, occupaient historiquement le centre politique et géographique de la région, sur les flancs et aux abords du massif montagneux qui en forme l’épine dorsale, tandis que les tribus nomades arabisées et islamisées qui les entouraient se trouvaient en situation vassale.

L’ultimatum des périphéries

L’équilibre instable et la fluidité qui régissent la relation entre ces éléments qui constituent la nation soudanaise dans sa diversité, ont resurgi en force à l’occasion de la présente révolution.

L’heure du règlement des comptes entre groupes dominants comme dominés semblait avoir sonné, avec une bonne volonté affichée de part et d’autre, d’autant que l’exemple désastreux de la sécession du Soudan du Sud en 2011 semblait avoir servi de leçon. Malheureusement, autour d’un Premier ministre accaparé par la réintégration du Soudan sur la scène internationale, la question fondamentale du rapport entre le centre et la périphérie n’a pas été traitée. L’amertume des mouvements rebelles face à l’indifférence du gouvernement central devant leurs revendications, ou devant l’absence de mesures en faveur des peuples persécutés et devant l’insécurité grandissante due aux groupes armés, a sapé le capital de confiance dans la « transition ».

Si la « Déclaration constitutionnelle » d’août 2019 avait pour but d’amadouer la communauté internationale, avec ses proclamations en faveur de la femme et de la liberté religieuse, l’accord de paix de Juba, signé avec la plupart des mouvements rebelles en octobre 2020, est venu trop tard et a déçu les attentes.

Les monts Nouba offrent un parfait contre-exemple au fonctionnement du gouvernement central : les Nouba, un terme générique pour une cinquantaine de petits peuples distincts, refoulés par les nomades alentour, ou repliés là en quête de terres fertiles et bien arrosées, font preuve d’une unité et d’une solidarité impressionnantes. Mobilisés durant vingt ans aux côtés des Sudistes dans la lutte de ceux-ci pour l’indépendance, ils exigent obstinément, comme préalable à tout règlement, la séparation de la religion et de l’État au niveau national. Musulmans, animistes et/ou chrétiens, ils affichent leur détermination à s’opposer, les armes à la main, à toute nouvelle tentative de les réduire, traitant désormais de « mulâtres » les Soudanais « métissés » de culture arabo-musulmane.

Au Darfour, le gouvernement de la transition a été incapable de résoudre la situation héritée de l’effroyable répression de 2003-2006 : le Sudan Liberation Movement (SLM), qui lança la rébellion armée, compte encore quelques combattants dans le massif du djebel Marra, et il a également refusé l’accord de paix de Juba. Quant aux deux autres mouvements armés, le SLM-Minnawi, du nom de son chef, une scission du SLM initial d’Abdel Wahid Mohamed Nour, comme le Justice and Equality Movement (JEM) de Jibril Ibrahim, ils ont tous deux signé l’accord, en échange de sièges au Conseil de souveraineté, organe suprême de la transition, et de postes ministériels de premier plan3.

Mais la situation sur le terrain ne s’est pas améliorée, bien au contraire. Les conflits pour la terre, liés au retour des déplacés entassés depuis vingt ans dans des camps et au sort des occupants installés à leur place, ont à plusieurs reprises dégénéré en massacres et en règlements de comptes interethniques.

Cavaliers seuls au Darfour

De plus, le Darfour est le berceau des RSF, chargés officiellement de contrôler les frontières, ce qui leur a donné accès aux ressources des migrants, des trafics en tous genres et désormais le contrôle des mines d’or de ce nouvel Eldorado. Ils sont désormais « légalisés », voire source de légalité : leur chef, Hemedti, est devenu le deuxième personnage le plus important de l’État, dont il bafoue impunément les règles en exportant son or directement à Dubaï, par avion, sans contrôle ni taxation4. Mieux, c’est lui qui a été l’artisan de la reconnaissance d’Israël. L’homme-lige des bailleurs de fonds du Golfe, qui ont fait sa fortune en lui « achetant » des mercenaires pour servir de chair à canon au Yémen, ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.

Ce condottiere d’origine modeste est devenu le prestataire de la Russie, organisant le passage du groupe Wagner par le Darfour, entre Libye et République centre-africaine. À cheval entre le Tchad et le Soudan, on se demande encore où s’arrêtent ses ambitions. Les RSF, devenues son armée privée, sont mieux entraînées, mieux armées et mieux payées que l’armée régulière, et surtout, comme leur chef, ils n’ont pas de sentiments d’ordre patriotique ni de contraintes juridiques. Après le Yémen, ils combattent aujourd’hui dans les rangs du maréchal Haftar en Libye, tandis que d’autres, issus des groupes islamistes, comme le JEM, combattent dans le camp du gouvernement « légal » de Tripoli. Ces recrues – ironie de l’histoire – sont souvent recrutées dans les camps de déplacés du Darfour – des enfants des camps, dont les parents ont été pourchassés ou massacrés par ce même Hemedti, considéré aujourd’hui comme leur bienfaiteur5 !

Le JEM est ainsi l’héritier de la pensée de Hassan Al-Tourabi, pour lequel l’agenda islamiste du Soudan serait repris par les forces nouvelles issues des périphéries : un islam des marchands, résolument ouvert sur le monde, entrant en compétition directe avec les intérêts occidentaux, tandis que Hemedti, encore au stade de l’accumulation du capital, cherche sa voie, sans aucun souci de l’avenir du Soudan et de son peuple, mais ouvert aux nombreuses opportunités qui s’offrent à lui sur ces terres du Sahel qui lui sont familières.

***

L’inversion du rapport entre centre et périphéries qui s’opère au Soudan est donc engagée, derrière les convulsions d’une transition démocratique condamnée. Elle signe l’épuisement de l’antique civilisation agraire centrée sur la vallée du Nil. Celle-ci s’efface au profit d’élans vitaux plus en phase avec la mondialisation : l’effondrement de l’État au bénéfice de forces économiques incontrôlées, et l’appel, si nécessaire, à un islam du business (et non pas des marchands), désincarné et déconnecté des réalités sociales, conçu comme un simple instrument de régulation autoritaire. Le Soudan constitue de ce point de vue un pendant à méditer des ruptures à l’œuvre dans l’ensemble des sociétés sahéliennes aujourd’hui.

 

  • 1. On peut voir là un remake de la révolution du 25 janvier 2011 au Caire, où l’armée, à la suite d’un processus complexe, parvint à se débarrasser de Hosni Moubarak qui, après trente ans sur le siège présidentiel, envisageait de transmettre son pouvoir à son fils Gamal : celui-ci, lié aux jeunes affairistes du parti au pouvoir, menaçait l’accès aux prébendes de la caste des officiers supérieurs. Et, à l’issue du coup d’État de juillet 2013, le maréchal Al-Sissi parvint à se débarrasser de toute opposition, à commencer par l’élimination physique des Frères musulmans, première force politique du pays, tout en conservant le soutien occidental.
  • 2. Le transfert à La Haye de ce responsable suprême du massacre de 300 000 civils, et du déplacement forcé de plus de 2 millions de personnes, fut prestement remplacé par une réprimande pour le coup d’État militaire par lequel il était arrivé au pouvoir – et qui n’avait donné lieu à aucune effusion de sang – et pour quelques centaines de milliers de dollars retrouvés sous son matelas.
  • 3. Minni Minnawi occupe un siège au Conseil de souveraineté, tandis que Jibril Ibrahim est ministre des Finances : les hommes d’affaires de leur groupe ethnique, les Zaghawa, ont pris en quelques décennies le contrôle de l’économie marchande du Soudan.
  • 4. Le Soudan est devenu le deuxième producteur d’or sur le continent africain, après l’Afrique du Sud.
  • 5. La solde d’un mercenaire atteindrait 1 000 dollars par mois (un pactole !), versés à sa famille.

Marc Lavergne

Géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient arabe et de la Corne de l’Afrique. Directeur de recherche au CNRS.

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Marc Lavergne, Invité international  sur RFI, le 3 janvier 2022 ( par Jean-Baptiste Marot)

https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-international/20220103-d%C3%A9mission-du-premier-ministre-soudanais-il-a-manqu%C3%A9-de-caract%C3%A8re-pour-s-imposer-face-aux-militaires

Démission du Premier ministre soudanais: « Abdallah Hamdok était maintenant pris entre deux feux »

https://s.rfi.fr/media/display/ff0a1f42-6ca3-11ec-9ece-005056bf30b7/w:1024/p:16x9/AP22002487471579.webp

Après une nouvelle journée de mobilisation contre la confiscation du pouvoir par les militaires, le Premier ministre Abdallah Hamdok, visage civil de la transition au Soudan, a annoncé sa démission dimanche 2 janvier, plus de deux mois après un coup d’État suivi d’une répression qui a fait 56 morts dans le pays. Qu’est-ce que cela préfigure pour le pays ?

Abdallah Hamdok était considéré comme un « traître » par les manifestants pro-démocratie depuis qu’il avait accepté de revenir à son poste le 21 novembre dernier, moins d’un mois après le coup de force du général Abdel Fattah al-Burhan. Depuis l’indépendance du Soudan il y a 65 ans, les manifestants le clament : ils ne veulent « ni partenariat, ni négociation » avec l’armée. L’analyse de Marc Lavergne, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste du Moyen-Orient et de la Corne de l’Afrique.

RFI : Cette démission était écrite, depuis qu’Abdallah Hamdok a accepté de reprendre son poste, un mois après le coup de force du général, ou bien c’est une surprise ?

Marc Lavergne : Je crois que c’était attendu, dans la mesure où Abdallah Hamdok était maintenant pris entre deux feux, entre la rue qui refusait toute suggestion par rapport aux militaires et qui voyait que cette transition n’aboutissait à rien, puisque le pays ne s’était pas redressé sur le point économique et que les militaires étaient toujours là avec une chape de plomb qui contrôlaient d’une part la vie économique et d’autre part la vie politique. Il y a eu des manœuvres qui ont permis aux militaires de récupérer certains groupes rebelles de leur côté, de faire ressortir les islamistes de l’ancien régime et de leur redonner une place, ainsi que les vieux partis politiques assez démonétisés comme le parti Oumma.

Donc, Il y avait une sorte de cul-de-sac dans lequel se trouvait le Premier ministre et il a tiré cette conclusion, en jetant l’éponge, ce qui était attendu depuis le début car il avait accepté de servir de vitrine aux militaires pour finalement donner, à cette révolution soudanaise, une image très positive en Occident et donc obtenir que soient levées des sanctions, que l’argent revienne mais au détriment finalement de la population (…)

 

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24 pctobre 2021, RFI Invité Afrique

https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-afrique/20211024-marc-lavergne-le-gouvernement-de-transition-soudanais-est-menac%C3%A9

«Le gouvernement de transition soudanais est menacé»

Alors que le Soudan a été ces derniers jours le théâtre de manifestations massives, entretien avec Marc Lavergne, chercheur au CNRS. (par Alexandra Branjeon)

Au Soudan, des centaines de milliers de personnes ont défilé jeudi 21 octobre dans plusieurs villes du pays, en soutien au gouvernement civil du Premier ministre Abdalla Hamdok. De leur côté, des milliers de partisans du pouvoir militaire observent un sit-in depuis plus d’une semaine devant le palais présidentiel.

 

https://s.rfi.fr/media/display/2c71c81c-3483-11ec-bc51-005056bf30b7/w:1024/p:16x9/2021-10-21T182417Z_977001137_RC2EEQ9XHQRK_RTRMADP_3_SUDAN-POLITICS.webp

Jeudi 21 octobre 2021, des manifestants ont défilé dans la capitale soudanaise et dans tout le pays pour soutenir le gouvernement civil du premier ministre Abdalla Hamdok, contre les militaires. Khartoum. © REUTERS – MOHAMED NURELDIN ABDALLAH

 

RFI : Il y a quelques jours, on a vu des centaines de milliers de Soudanais défiler dans les rues en soutien au gouvernement d’Abdallah Hamdok. Pourquoi cela ?  Le gouvernement est-il menacé ?

Marc Lavergne : Oui. Le gouvernement est menacé de différentes manières. D’abord, cette transition démocratique qui dure depuis plus de deux ans n’a pas apporté tout ce qui en était attendu par la population, en matière en particulier de ressources et de bien-être. D’un autre côté, la transition est menacée par des forces externes, d’après ces manifestants, par les militaires qui sont partie prenante de la transition, mais aussi par des différences internes.

Par des militaires… Quels sont les signes de cette menace ?

Il y a eu un coup d’État qui a été mené le 21 septembre dernier par des groupes qui ne sont pas encore identifiés, mais en tout cas issus de l’armée. Puis, il y a le fait que les militaires eux-mêmes, ou en tout cas leur chef, le président du Conseil de souveraineté, qui a déclaré qu’il n’était pas satisfait du gouvernement des civils qui n’avait pas apporté les résultats qu’on en attendait, c’est-à-dire en particulier une restauration de l’économie du pays.

En effet, les civils accusent les militaires de vouloir saboter cette transition. Pourquoi ?

Je pense que les militaires n’ont jamais été vraiment sincères dans cette transition démocratique. Ils sont issus de l’ancien régime. C’étaient tous des gens qui ont servi sous le général Omar el-Béchir. Ça, c’est une chose. Et puis l’autre chose, c’est qu’ils sont soutenus par des pays comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et puis l’Égypte du maréchal [Abdel Fattah] al-Sissi qui ne sont pas des démocraties et qui ne souhaitent pas voir un pouvoir démocratique s’installer au Soudan (…)



Participation à des jurys de thèse

Soutenances de thèses

Moyen-Orient

2020 : Boussel Pierre : « Géostratégie du Temps au Proche-Orient », Laboratoire CITERES/EMAM, Université de Tours (dir. Marc Lavergne);

Maghreb

2007 : Y. Kouzmine,  « Dynamiques et mutations territoriales du Sahara algérien », Université de Besançon, (Dir. M-H de Sède-Marceau) ;

Arabie Saoudite

20 septembre 2019 : Romain Aby : « Analyse géopolitique des relations bilatérales entre l’Arabie Saoudite et la Chine » (1990-2017), Université Paris-8, Institut Français de Géopolitique, (Dir. Barbara Loyer), Président du jury ;

1996 : J. Seguin, «  L’Egypte et l’Arabie Saoudite : système, réseaux et interfaces autour de la mer Rouge septentrionale », Université de Tours (Dir. J-F Troin) ;

Egypte

22 novembre 2012  : Lise Debout,  « Gouvernements urbains en régime autoritaire. Le cas de la gestion des déchets ménagers en Egypte », Géographie et aménagement, université Lyon 2 (président du jury) ;

2010 : Hala Bayoumi, “Contribution à la modélisation et à la simulation des dynamiques socio-spatiales : phénomènes complexes en géographie, le cas de l’Égypte”, EPHE (Dir. M-F Courel) ;

Emirats Arabes Unis 

2021 :  Masson Semple, Laure : « Créer la ville de Dubaï : pouvoir tribal et aménagement urbain face au défi de la mondialisation », Université Lyon 2, (dir. Fabrice Balanche) (rapporteur);

24 janvier 2013  : Amin Moghadam, «  L’Autre rive : l’Iran recomposé de Dubaï. Etude des pratiques et discours des migrants iraniens  », Géographie et aménagement, Université Lyon 2 (directeur de thèse)  ;

2011 : Nadim Hasbani , « La politique de défense des Emirats Arabes Unis au sein des enjeux géopolitiques du golfe arabo-persique », Université Paris-VIII, Institut français de Géopolitique (Dir. L. Carroué) ;

2003 : B. El-Ghoul, « De la cité marchande à la cité globale. Pouvoir et société à Dubaï », Institut d’Etudes Politiques de Paris (Dir. G. Kepel) ;

Jordanie

16 décembre 2021 : Matthieu Alaime : « Economie et fabrique urbaine d’une extraterritorialité emblème du néolibéralisme. Le cas de la zone économique spéciale d’Aqaba en Jordanie », Université de Tours (dir. Nora Semmoud), rapporteur :

2004 : C. Jungen, « Les jeux de la relation. Ethnographie des élaborations du prestige à Kérak, Jordanie », Université Paris-X (Dir. R. Jamous) ;

15 décembre 1992 : A. Nsair : « Séismes démographiques et politiques d’habitat en Jordanie : le cas d’Amman », Université Paris-12 Val de Marne (Dir. C. Chaline) ;

Liban

17 octobre 2019 : Christèle Allès : « Etat et territoires au Liban. Une analyse à partir des politiques publiques de l’eau ». sous la direction de M. François Madoré, Laboratoire IGARUN, Université de Nantes ;

10 septembre 2019 : Ahmad Zakaria :  » Conflits et migration forcée. Le cas des réfugiés syriens au Liban », Laboratoire MIGRINTER, Université de Poitiers, sous la direction de MM. Cédric Audebert et Cyril Roussel (Président) ;

19 décembre 2017 :  Chebib Amane : « L‘impact des facteurs physiques et humains sur le développement durable d’une région marginalisée : le cas de Dennieh (Liban-Nord)  », GREMMO, co-tutelle Université Libanaise/Université Lyon 2 ;  Beyrouth, UL,  (co-directeur);

2 mars 2015  : Bruno Dewailly «  Pouvoir et production urbaine à Tripoli al-Fayhâ’a (Liban). Quand l’illusio de la rente foncière et immobilière se mue en imperium  », Université de Tours (président du jury) ;

2003 : N. Baalbaky, « Le nouveau Beyrouth : contribution à l’étude de la centralité urbaine », Université Paris-X,  (Dir. G. Burgel) ;

Libye

2022 : Hasard, Christian : « Les mouvements islamistes en Libye (2011-2020). Hétérogénéité et enjeux géopolitiques », Université Paris-8, Institut Français de Géopolitique, (dir. Ali Bensaad), Président du jury.

2021 : El Kawafi, Mohamed : »Libye : le pluralisme médiatique à l’épreuve de la dualité institutionnelle », Université Paris-8,Institut Français de Géopolitique, (dir. Ali Bensaad), Président du jury

2021 : El Arnaoti, Alal : « Renouvellement et lutte de reclassement des élites libyennes en situation post – révolutionnaire : le cas de Tripoli », Institut Français de Géopolitique, Université Paris-8 (dir. Ali Bensaad), Président du jury.

Oman

2020 : Klinger, Thibaut : « L’aménagement du territoire et la construction de l’identité nationale au sultanat d’Oman », Laboratoire CITERES/EMAM, Université de Tours (dir. Marc Lavergne);

Somalies

2020 : Ismail Oumar Keldon : « Identités et pouvoir dans les villes du monde somali de la Corne de l’Afrique », Université de Rennes (Anne Rouallet, dir.) (rapporteur) ;

18 mai 2018 : François Guiziou : « Le monde somali. Les apparences du chaos aux périphéries de la mondialisation », Université de Nantes Bretagne-Loire, sous la direction de Monsieur le Professeur Jacques Guillaume  (rapporteur) ;

Soudans

24 juin 2013  :  Clémence Pinaud : ォ  Les armes, les femmes et le bétail. Une histoire sociale de la guerre civile au Sud-Soudan (1983-2005), CEMAF, Université Paris-1  (Dir. Gérard Prunier);

2006 : A. Choplin,  « Fabriquer des villes entre monde arabe et Afrique noire : Nouakchott (Mauritanie) et Khartoum (Soudan). Etude comparée ». Université Paris-I, (Dir. M-F Courel) ;

1996 : J. Hammad, « Pouvoir, idéologie; société. Le cas du Soudan de Numayri (1969-1985), Université Paris-VII (Dir. Jacques Couland) ;

12 décembre 1996 : S. Hussein : « Media et cohésion sociale au Soudan depuis l’indépendance jusqu’à nos jours » , Université Paris-1 (Dir. Jean-Pierre Chrétien)  (rapporteur);

Syrie

26 juin 2014  : M. Fidaa Zayna «  La ruralisation et la mutation socio-spatiale en Syrie. Le développement des villages de montagne ans l’arrière-pays de Lattaquié  » , Institut d’urbanisme et d’aménagement régional de l’université d’Aix-Marseille/MMSH, (rapporteur)  ;

2007 : C. Roussel,  « L’espace communautaire des Druzes du Sud de la Syrie : des stratégies de création d’un territoire à celles de la mobilité » Université de Tours,(Dir. P. Signoles) ;

2004 : M. Ababsa, « Idéologies et territoires dans un front pionnier : Raqqa et le projet de l’Euphrate en Jazira syrienne » Université de Tours, (Dir. P. Signoles) ;

 



La mer Rouge, de la ligne de faille au champ de bataille
16 janvier, 2022, 18:58
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La mer Rouge, de la ligne de faille au champ de bataille

Marc Lavergne

La perception des enjeux géostratégiques autour de la mer Rouge semble avoir évolué de façon radicale et parfois inattendue, au cours des deux années écoulées.

L’intérêt porté à la mer Rouge1 reposait alors sur des inquiétudes concernant la sécurité du commerce maritime international, et en particulier du trafic entre l’Asie et l’Europe qui emprunte ce long corridor. Le golfe d’Aden qui y donne accès au sud avait été le théâtre, au tournant des années 2000, d’une flambée de piraterie « moderne », mise en œuvre depuis les côtes de Somalie. La lutte contre cette piraterie avait entraîné l’implantation, sur le territoire de la république de Djibouti, de centres de contrôle et de lutte contre ces menaces, par les puissances maritimes soucieuses de la protection de leurs flottes marchandes.

La fin de cette phase avait précédé d’une quinzaine d’années le déclenchement d’une guerre d’une extrême violence au Yémen, à l’issue du « Printemps arabe » .

Aujourd’hui, la stabilité et la sécurité de la région ont pris une tournure différente : de nouveaux conflits apparaissent, qui reflètent l’instabilité structurelle de la région. Mais la mer Rouge elle-même en tant que voie de passage vital pour l’économie mondiale, voit son rôle remis en question.

Le feu roulant de l’actualité doit ainsi être mis en regard des perspectives à plus long terme : avec ses attentats, ces ruptures et ses réconciliations, il n’est parfois que l’expression de séquelles dépassées ou qu’indice de réajustements, de recherche de points d’équilibre, souvent douloureux, des sociétés et des Etats de la région. D’autres encore relèvent d’une évolution de rapports de force et de centres de gravité à l’échelle globale.

La mer Rouge, une artère au monopole menacé

La stratégie des routes de la Soie, qui a pu un temps n’apparaître que comme un slogan « fourre-tout », prend parfois des tours inattendus. Mais sa concrétisation menace indiscutablement le rôle de la mer Rouge dans le trafic de marchandises entre l’Extrême Orient et l’Europe :

- la voie maritime de l’Arctique offre un gain de temps d’une semaine ou plus, et donc de carburant, et sa croissance qui bénéficie du réchauffement climatique, est exponentielle. En outre, elle est plus sûre que la mer Rouge, car ses rivages sont contrôlés par la Russie, et les pirates n’y disposeraient pas de bases de repli…

- les nouveaux axes ferroviaires et routiers offrent d ‘autres alternatives, du Sinkiang vers l’Asie centrale et la Russie, ou vers la Turquie au-delà de la Caspienne, même si leur tracé peut provoquer des résistances ou des conflits (Haut Karabagh, Kirghizstan) et bien sûr Sinkiang.

- une voie mixte, terrestre et maritime, avait été la première mise en exergue : elle a pour pivot le port pakistanais de Gwadar sur le golfe d’Oman, après avoir emprunté la vallée de l’Indus depuis le Pamir, avant de rejoindre l’océan Indien et la mer Rouge. Mais sa construction est entravée par des troubles internes (dont elle est en partie à l’origine), en particulier dans la province du Baloutchistan, frontalière de l’Iran. Elle est d’autre part vulnérable au conflit indo-pakistanais au Cachemire et aux tensions sino-indiennes (à moins qu’elle n’en soit, au moins pour partie, la cause…).

Du canal de Suez au projet NEOM, des révisions douloureuses ?

- Le doublement et l’élargissement du canal de Suez, menés tambour battant par le « maréchal » Al Sissi, dès son arrivée au pouvoir2, anticipaient une hausse de la demande du transit et des perspectives de valorisation du site par l’implantation de zones franches industrielles3. Le trafic a en effet augmenté, mais les projets de développement d’activités se fait attendre : la faute sans doute au ralentissement de l’économie mondiale, mais aussi à la situation sécuritaire au Sinaï et à la prudence des investisseurs vis-à-vis de la gouvernance égyptienne, et au manque de compétitivité de la main d’œuvre locale.

Quant au sud du Sinaï, les projets d’infrastructure et de rapprochement entre l’Égypte et l’Arabie saoudite, comme la construction d’un pont maritime par les îles Tiran et Sanafir, sont au point mort, tandis que de façon plus conjoncturelle, l’activité touristique y est réduite par la crise économique et par la pandémie, comme sur la rive égyptienne de la mer Rouge.

- Sur la rive saoudienne, le projet futuriste de la cité NEOM, vouée aux loisirs et à l’intelligence artificielle, colonne vertébrale de la Vision 2030 du prince héritier MBS pour préparer l’après-pétrole, a été impacté par la chute des cours du brut. Il semble aujourd’hui réorienté dans deux directions : la mise en avant d’Al-Ula, cité nabatéenne hier vouée à l’opprobre car préislamique, érigée en « parc d’attraction » du type « Disneyland », tandis qu’un nouveau projet de ville futuriste, « The Line », est lancé4.

Cette fuite en avant est-elle autre chose qu’un masque de l’échec annoncé de NEOM ? La situation économique et financière de l’Arabie est aujourd’hui préoccupante : la baisse structurelle du cours du brut tout comme la ruineuse et stérile guerre du Yémen, déséquilibre les finances. Certes, le budget saoudien peut être abondé par les recettes de la privatisation partielle du géant pétrolier ARAMCO. Il est en outre douteux que la localisation de ces sites sur les rives de la mer Rouge, loin des champs pétroliers comme des Lieux saints de l’Islam, suffise à attirer les cerveaux et les stars du monde entier, en quête d’une Silicon volley ou d’un Dubaï bis.

Or la jeunesse saoudienne, peu formée, doit impérativement trouver des emplois à sa portée. Si le pouvoir saoudien perd sa capacité à redistribuer une manne pétrolière en chute libre, et ne réduit pas ses dépenses, en particulier d’armement, il est possible que sa légitimité soit remise en cause : la question posée en filigrane est : quand et comment cette Arabie cessera-t-elle d’être « saoudienne » ?

La volonté du pouvoir saoudien de décentrer le centre de gravité économique du pays des rives du Golfe à celles de la mer Rouge, à la fois pour anticiper le recul de l’activité pétrolière, pour tourner le dos à l’Iran chiite et pour s’affranchir des contraintes d’une mer fermée, est de plus mise à mal. Les attaques navales ou aériennes qui frappent ses navires ou ses installations en mer Rouge, comme la spectaculaire attaque de drones du 14 septembre 2019, sur fond de guerre au Yémen, contre les installations pétrolières d’Abqaiq et de Khuwais5, illustrent l’inanité de ces efforts.

Jeu de go au centre de la mer Rouge

En face du Hedjaz, source de légitimité du « Gardien des deux Lieux Saints » de l’Islam, l’éviction de l’implantation turco-qatarienne à Souakin, sur le rivage soudanais, a été obtenue en échange du soutien financier de l’Arabie Saoudite à la chute d’Omar el Béchir. Cette diplomatie du portefeuille a certes évité à Riyadh que le Président turc ne vînt rappeler la domination de l’empire ottoman sur ces rivages, du début du 16è au début du 20è siècle. Mais l’histoire ne s’efface pas si vite surtout lorsqu’elle est ancrée dans une légitimité religieuse : or le wahhabisme n’a été imposé que par la force des armes sur le Hedjaz et les autres périphéries du royaume…

Le récent accord entre la Russie et le Soudan pour l’utilisation durant 25 ans de facilités à Port Soudan6 est porteur lui aussi d’ une grande importance symbolique. C’est pour le maître du Kremlin la poursuite de la vieille stratégie d’accès aux mers chaudes, de Catherine II. Dernier maillon en date après la conquête de la Crimée et des rivages de la mer d’Azov, l’implantation à Tartous sur la Méditerranée en Syrie, la politique de bon voisinage et d’alliance avec le maréchal Sissi, tant sur le canal de Suez qu’en Libye. Mais cet accord n’a aucune portée politique : comme celui signé par le Soudan avec Donald Trump sur la reconnaissance de l’Etat d’Israël, il a été obtenu d’un pays étranglé financièrement. Il peut en revanche laisser supposer soit un signe de la volonté russe d’apparaître comme un protecteur alternatif de l’Arabie en cas de retrait américain, soit un élément de vigilance face à La Mecque et aux foyers de mobilisation de l’islam, considérés par le Kremlin comme une menace au sein de l’ »empire » russe.

Du Yémen à la Corne, une histoire qui s’accélère

Les évolutions sur les rives septentrionales et centrales de la mer Rouge suivent le rythme des évolutions technologiques et économiques planétaires. Le contraste est patent avec celles qui concernent les abords méridionaux, objets de convoitises à long terme, mais qui se déclinent au rythme de l’actualité immédiate7.

Un (des ?) Yémen(s) à ( re)construire

Sur la rive yéménite du détroit de Bab el Mandeb, la guerre de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis contre la « rébellion » houthiste semble perdue : elle l’est sur le terrain comme dans les esprits8. Elle laisse derrière elle entière la question du devenir de l’Etat et du peuple yéménites, lequel aspirait à un tout autre changement, lors du Printemps arabe de Sanaa. Elle laisse aussi ouverte la question des ambitions et des compétences des deux dirigeants le plus directement impliqués, MBS et MBZ : ceux-ci ont entraîné dans leur aventure une coalition de 34 pays, dont la France9. Elle laisse enfin, sans doute, place à des récriminations entre les perdants, saoudiens et émiriens, dont les objectifs et les moyens ont notoirement divergé : une alliance dont les Yéménites ont fait les frais, et qui leur laisse la tâche de reconstruire un pays et une nation. Un apaisement, avec des vaincus donc, mais sans vainqueurs – à part l’Iran, qui n’avait rien demandé.

La première question qui vient à l’esprit est : comment se partagera le territoire ?10 Question la plus évidente, sur la carte, mais pas la plus importante: ce qui compte par-dessus tout, dans cette société tribale, ce sont les liens entre tribus, confédérations, clans, et ces nouveaux acteurs que sont les milices claniques ou « islamistes », disponibles pour tous les combats et toutes les prédations.

Le cœur de la montagne, avec la capitale historique et sans doute Tarez, son cœur commerçant, demeurera comme sous le contrôle des houthistes, qui ont assis leur légalité sur la communauté zaydite. La plaine côtière de la Tihama, avec le poumon maritime de Hodeidah, demeurera-elle la fenêtre de la montagne sur la mer, comme Massaouah l’est pour Asmara, sur la rive d’en face ? Ces interfaces entre la mer et la montagne ont de tout temps dépendu soit de puissances extérieures comme l’empire ottoman, soit d’un pouvoir central fort…

Au Sud, la résurrection du Yémen du Sud paraît hors d’atteinte, et peut-être peu souhaitable, compte tenu de la diversité humaine et géographique de ce vaste territoire.

Abou Dhabi rêve de faire d’Aden, en prévision de l’après-pétrole, le port en eau profonde et libre qui remplacerait celui du Djebel Ali : celui-ci est à la fois le socle de la puissance de Dubaï, et enfermé dans le Golfe par le détroit d’Ormuz. Or depuis la crise des subprimes de 2008, Abou Dhabi n’a de cesse de rogner les ailes de Dubaï, dont le dynamisme lui a trop longtemps fait de l’ombre. L’après-pétrole est donc la hantise des dirigeants d’Abou Dhabi comme des Saoudiens, bien plus que celle de Dubaï, héritiere de siècles de commerce maritime au long cours.

Peut-être la solution serait-elle de faire de la porte de la mer Rouge un port franc, comme Tanger le fut au XXè siècle sur le détroit de Gibraltar ? Ce hub desservirait ainsi les ports de la rive somalienne du golfe d’Aden que les Émirats sont en train d’équiper avec en arrire-plan les hauts plateaux d’Abyssinie et leurs 100 millions d’habitants…

Au large, l’île yéménite de Socotra est l’objet de beaucoup d’enjeux et de fantasmes.: c’est certes l’entrée de la mer Rouge, même si elle n’a jamais été utilisée comme telle. Les Émirats ont donc fait main basse sur l’île11, mais les Saoudiens tentent d’y maintenir une présence, et Israël y prendrait pied aux côtés de ces nouveaux alliés12. La volonté des habitants est peu sollicitée, même si les Émirats leur ont fait miroiter leur citoyenneté et ses nombreux avantages. Mais l’île pourrait plus logiquement rester liée à Aden dont elle est un avant-poste.

Si la guerre du Yémen s’épuise, sur fond de désolation, et si son regain appellera d’intenses efforts de reconstruction, ce sont les vertus des vieilles lois tribales qui permettront la réconciliation, une fois que les acteurs extérieurs leur auront rendu les clés13 ; c’est ainsi également que les groupes terroristes en quête de havres pourront être réduits à merci.

Corne de l’Afrique : l’heure de vérité ?

En revanche, c’est désormais sur la rive africaine du détroit de Bab el Mandeb que se portent – ou devraient se porter – les préoccupations14. En l’espace de quelques mois, l’enthousiasme provoqué par l’arrivée au pouvoir à Addis Abeba d’un premier ministre conciliateur, Abyi Ahmed Ali, suivie de la réconciliation avec le maître d’Asmara, s’est estompé. Si le bras de fer avec l’Égypte et le Soudan autour du Grand barrage de la Renaissance a été contenu dans un cadre diplomatique, en évitant des débordements démagogiques, le défi tigréen a plongé l’Éthiopie dans une aventure délétère15. Le bourbier sanglant qu’est devenu la prétendue « opération de maintien de l’ordre » met en péril toute l’ambition d’Abyi Ahmed Ali de réconcilier les peuples d’Éthiopie autour d’un projet commun. La refonte de la « Fédération ethnique » mise en place par les Tigréens durant les années 90 pour compenser leur infériorité numérique paraît mal engagée : non seulement les Tigréens sont désormais tous considérés comme des ennemis de la nation, mais la fragile coalition de circonstance entre les organisations des deux grands peuples Oromo et Amhara, risque de ne pas résister à l’anéantissement du FPLT. Et les conflits locaux se multiplient sans que le pouvoir central soit en mesurer de les apaiser : une course contre la montre est ainsi engagée entre la montée des conflits et le projet d’Abyi Ahmed Ali d’une grande conférence de refondation du « pacte éthiopien ». L’internationalisation de la crise éthiopienne est malheureusement engagée : d’un côté, les Émirats ont été les artisans de la prompte victoire d’Addis Abeba, en lançant les drones de la base d’Assab en Érythrée contre les batteries anti-aériennes du FPLT. Les avions et les chars éthiopiens ont ainsi pu se déployer sans résistance jusqu’au cœur de la province. Mais leurs « alliés » érythréens les ont pris de court, engageant toute leur armée en profondeur en territoire éthiopien, en dehors de toute coordination. Tandis que les milices Amhara massacrent les civils tigréens dans l’ouest de la province, l’armée érythréenne pille villes et villages et exécute les réfugiés érythréens parqués sans défense dans des camps.

Cette situation chaotique – qui implique même des combattants somaliens – est venue se surimposer aux tentatives de fonder un nouvel ordre régional dans la Corne de l’Afrique. Deux camps s’y opposent, avec d’un côté les fédérateurs, partisans de la restauration d’États forts, l’Éthiopie et la Somalie16, et de l’autre le Kenya et le Somaliland, alliés de circonstance.

Cette soudaine déflagration régionale pose plusieurs questions :

- celle de la capacité des acteurs de la péninsule, MBS et MBZ, à intervenir de manière efficace et positive les crises de la sous-région, alors même que s’y déploient en nombre bases militaires et ports en eau profonde ;

- celle de la capacité de la « communauté internationale »17, présente en force dans les multiples bases militaires de Djibouti18, à faire prévaloir l’ordre et la paix et à soutenir celui qu’elle a adoubé en lui conférant en 2019 un « prix Nobel de la Paix ».

La mer Rouge demeure en effet et pour longtemps un axe majeur du commerce international et sa stabilité est un enjeu qui, au-delà des besoins des nations qui la bordent, importe à la paix et à la prospérité globale.

1Fatiha Dazi-Héni et Sonia Le Gouriellec : « La mer Rouge : nouvel espace d’enjeux de sécurité interdépendants entre les Etats du Golfe et de la Corne de l’Afrique », note de recherche n°75, IRSEM, 29/04/2019 ;

Marc Lavergne : « Autour de la crise entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, grandes manoeuvres sur la mer Rouge », Diplomatie n°92, mai-juin 2018, et « La mer Rouge peut-elle s’embraser ? » , Les Grands dossiers de Diplomatie, n°46, août-septembre 2018.

4Aziz el Yaakoubi et Marwa Rashad : »Saudi Crown Prince launches zero-carbon city in NEOM business zone », Reuters, 10/01/2021

« The Line », rêve de mégapole mégalomane du prince saoudien MBS (franceculture.fr) 12/01/21

6« Russia signs Deal with Sudan for naval base on the Red Sea », The maritime Executive, 12/09/2020

7https://www.mei.edu/publications/bab-el-mandeb-strait-regional-and-great-power-rivalries-shores-red-sea

11Jonathan fenton-Harvey : The UAE’s Grand Plans for Socotra island, Inside Arabia, 4 dec. 2020

12Mubarak Mohamed,: »UAE, Saudi Arabia allowed Israel onto Yemen’s Socotra », Anadolu Agency, 01/09/2020

14David Styan ;: The politics of ports in the Horn : War, peace and red Sea rivalries, Afrivcan Arguments, 18/06/2018 ;

Loza Seleshi : « Will Somaliland’s Berbera port be a threat to Djibouti’s ? », The Africa report, 25/12/2020

15Payton Knopf, Jeffrey Feltman : « Ethiopia’s Worsening Crisis Threatens Regional, Middle East Security, The Monitor, 13/01/2021

16Peter Kagwanja : « AU, Igad should push for credible polls to avert civil war in Somalia », The Nation, 10/01/2021

Marc Lavergne L’ECHIQUIER MONDIAL. Somalie : l’union impossible ? — RT en français 11/09/2020

17John Calabrese : The Bab el Mandeb Strait : Regional and great power rivalries on the shores of the Red Sea », Middle East Institute, 29/01/2020

18Jean-Luc Martineau, « Djibouti et le « commerce » des bases militaires : un jeu dangereux ?, L’espace politique, n°34, 2018-1



Printemps arabes, révolutions, des concepts inadéquats ?
16 janvier, 2022, 18:41
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https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2021-1-page-79.htm

Printemps arabes, révolutions… : des concepts inadéquats ?

Dans les journées qui précèdent le 25 janvier 2011, à l’approche de la « Journée de la Police », il règne une atmosphère fébrile au Caire : sur les réseaux sociaux, le nombre d’engagements à manifester augmente d’heure en heure. À travers le pays, on a l’impression d’une mobilisation générale de la jeunesse autour de la commémoration de l’assassinat par la police du militant Khaled Saïd, à Alexandrie, quelques mois plus tôt. Le parallèle avec l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, en Tunisie, en décembre 2010, est patent.

Les jours qui suivent, la mobilisation évolue vers des revendications de plus en plus radicales. Le mouvement entraîne un ébranlement de l’État et une aspiration élargie en faveur d’abord du départ de Hosni Moubarak, au pouvoir depuis trente ans, puis d’un changement de régime. Deux semaines plus tard, avec l’abdication le 11 février du vieux cacique, une ère nouvelle semble s’ouvrir. Sous le contrôle de la haute hiérarchie militaire, des gouvernements intérimaires civils posent les bases d’une nouvelle configuration politique. Élections parlementaires, puis élection présidentielle honnêtes donnent les clés du pouvoir à la confrérie des Frères musulmans. Mais cette expérience est rapidement minée par la tentation autoritaire et le sectarisme du mouvement, le mur d’argent de la base sociale de l’ancien régime et de ses soutiens extérieurs, qui aggravent la crise économique et sociale à l’origine de la chute du régime précédent[1]. La désillusion des classes moyennes permet un retour brutal à l’ordre ancien, le 3 juillet 2013.

Le scénario égyptien est assez représentatif du déroulement de cette séquence d’abord tunisienne, puis reproduite dans de nombreux pays arabes, même si, selon les cas, l’intervention extérieure, en particulier des monarchies de la péninsule arabique, ou bien les clivages internes ravivés par les pouvoirs en place, ont contribué à l’échec général de cette insurrection. Cette parenthèse de deux ans et demi en Égypte se décompose en réalité en plusieurs phases, que l’on retrouve avec des variantes locales dans nombre de mouvements insurrectionnels qui mirent à bas, ou en tous cas en danger, la plupart des pouvoirs. Ainsi, ce n’est qu’après trois jours de manifestations violemment réprimées que les jeunes manifestants, rejoints par les Frères musulmans, passent à une phase révolutionnaire, avec pour enjeu la chute de Hosni Moubarak[2]. Mais ce « printemps » est également l’apothéose d’un long processus de mobilisation populaire, tantôt spontané, tantôt organisé, depuis près d’une décennie. C’est cet enchaînement de longue durée, à l’œuvre dans la plupart des pays concernés, que montre l’ouvrage collectif Au cœur des révoltes arabes, avec son sous-titre Devenir révolutionnaires[3]. Ce passage de la révolte, voire de la simple contestation, à l’élan révolutionnaire pose la question de la nature de ces mouvements qui secouèrent l’ensemble du monde arabe, avant d’être écrasés par une contre-révolution[4].

 

 

Un printemps « arabe » ?

 

Le terme de « printemps arabes » adopté pour désigner cette séquence historique est d’abord, semble-t-il, une expression journalistique, vraisemblablement importée. Elle fait certes référence, avec quelque décalage, à la saison où elle s’est déroulée, mais surtout à d’autres soulèvements, comme le « printemps de Prague » en 1968, ou à des « glasnosts », des dégels survenus plus tard sous des climats autrement rigoureux, ou encore au « joli mois de mai » de la même année, en France et de par le monde.

Mais faut-il voir dans ce vocable, plus qu’un lyrisme journalistique, une bénédiction attendrie ? Il y a là, peut-être, de la part des observateurs extérieurs, la marque d’une surprise – bienveillante – qui vient contredire un imaginaire occidental dominé par la perception d’un engourdissement des sociétés arabes régies par des systèmes oppressifs que l’on imagine solidement installés. L’on peut aussi y voir un hommage rendu au pacifisme revendiqué de ces mobilisations, face à des répressions brutales mais à bout de souffle, et à la jeunesse des participants, rejoignant par ce rite initiatique l’imaginaire d’un mai 1968 revisité. Cet enthousiasme, cette énergie surgis soudain de la léthargie, s’accompagnent en effet d’un sentiment de communion, de retrouvailles par-delà les clivages des genres, des conditions, des cultes et des cultures, qui donne à chacun l’espoir fragile d’un avenir à construire[5].

Peut-être encore ce vocable est-il est né spontanément du cœur du mouvement, englobant ainsi par-delà les frontières l’ensemble de cette nouvelle « nahda » ou « sahwa » : cette « renaissance » ou ce « réveil »[6] que le monde arabe accueille de façon récurrente, comme en quête de la « remontée vers les bases », qu’invoquait le regretté Jacques Berque. Il demeure, quoi qu’il en soit, associé au souvenir d’une explosion dramatique et joyeuse, nourrie d’une folle espérance, de l’ivresse d’une jeunesse enfin libre de se déployer dans les rues et dans les esprits. Mais aussi d’une expérience douloureuse, meurtrière, d’un rêve envolé, y compris en Tunisie, seul pays où la dictature n’a pas été rétablie.

 

 

Protestations, mobilisations, insurrections : de la révolte à la révolution

 

Pour qualifier les mouvements qui ont parcouru le monde arabe durant l’année 2011, nombre d’autres termes ont été employés, selon la perception qu’en ont eu les observateurs extérieurs et les acteurs, les médias et les analystes. Dans cette prolixité, l’on peut distinguer les grilles de lecture des uns et des autres en référence à d’autres expériences en d’autres temps, en d’autres lieux. D’où, parfois, un certain flou qui peine à dessiner les contours et les contenus de ces soulèvements.

 

Révolution : la partie pour le tout ?

 

Si le terme le plus communément employé est celui de « révolution » (« thawra), il traduit peut-être plus le retentissement de ces événements que leur nature même. En réalité, il correspond plus précisément à la tournure ultime de certains de ces événements, et au sens qu’ont voulu leur donner les acteurs, ou le camp d’en face. De fait, le terme n’a pas été beaucoup employé par les acteurs eux-mêmes : d’une part, ces mouvements n’étaient pas porteurs d’un projet de refondation sociale, mais, plus modestement, de contestation de l’ordre existant, personnifié par un dirigeant honni.

Le terme de révolution relève ainsi d’un autre registre : celui d’un processus visant à la prise du pouvoir, dans le but explicite de transformer la société et ses rapports avec l’État : un bouleversement radical des structures politiques, économiques et sociales à l’échelle d’un État, voire en l’occurrence, d’un chapelet d’États « arabes » supposés marcher d’un même pas, unis dans une destinée commune. Il y faut, historiquement, la conjonction de trois éléments qui ont manqué à ces mouvements : un programme, une structure et une direction. Dans le monde arabe, la seule organisation disposant de ces éléments était – et demeure – celle des Frères musulmans ; mais ceux-ci n’étaient pas favorables à ce mouvement dont ils ne maîtrisaient ni la genèse ni les objectifs.

Par ailleurs, le terme de révolution a été galvaudé dans ces contrées où il a été utilisé pour désigner toutes sortes de mouvements ou de régimes qui n’ont pas répondu aux espoirs des peuples, et qui ont servi de paravents à des dictatures hostiles aux idéaux de liberté et d’égalité. Les luttes de libération nationale, de l’Algérie au Dhofar et à l’Érythrée, ont certes porté le nom de « révolutions », en référence à leur ambition de renverser l’ordre établi. Mais le terme a également été appliqué à des événements comme le complot des Officiers libres de septembre 1952 en Égypte. Or celui-ci ne fut autre chose qu’un coup d’État militaire[7] destiné à mettre à bas la royauté : sa première victime fut le mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans du delta, selon ses critiques marxistes[8]. Anouar el-Sadate lui-même présentera son infitah (« ouverture ») libérale comme une « révolution corrective »[9]. Le terme garde donc son pouvoir mobilisateur.

Peut-être la confusion provient-elle aussi en partie de ce que le terme arabe de thawra n’évoque initialement qu’une agitation, une insurrection, et ignore la différence entre la révolte et la révolution[10][VERZEROLI1] [Auteur in2] . Le sens littéral de celle-ci serait mieux rendu par le vocable inqilab : employé pour désigner de simples coups d’État, il évoque littéralement un renversement de polarité, un « sens dessus dessous ».

 

Une première étape : de la protestation à l’insurrection

 

Pour une qualification plus fidèle des « printemps arabes », il importe de rendre à ceux-ci la temporalité et le rythme de leur déroulement, qui voit s’enchaîner des séquences bien distinctes. C’est ainsi que tous ces mouvements émergent dans des protestations contre l’injustice, la corruption ou la violence de l’appareil de sécurité. Mais ces protestations n’éclatent pas de manière inattendue : elles expriment le dépassement d’une limite : non pas que ces régimes deviennent plus répressifs, mais au contraire, qu’ils montrent des signes d’affaiblissement, sous l’effet de dissensions internes ou de pressions externes. En Égypte, ces contestations internes remontent à la création du mouvement Kefaya en 2005, et les pressions externes au discours prononcé par Barack Obama à l’Université du Caire en juin 2009, appelant à la démocratisation des régimes arabes. Ces protestations qui rallient la jeunesse urbaine, issue des classes moyennes éduquées mais frustrées, renforcent donc des contestations politiques ou sociales préexistantes – comme les grèves en Égypte contre le démantèlement du secteur industriel public et l’effondrement des services de l’État.

La répression de ces protestations contre la violence et l’arbitraire policier les mue, ensuite, en une insurrection contre la tyrannie et la corruption, remontant ainsi des acteurs de terrain aux acteurs politiques. Cet élargissement de la contestation n’est alors qu’un prélude à une tentative de transformation des rapports entre l’État et la société, qui implique une compétition entre de nouvelles forces politiques, civiles et militaires, plus ou moins organisées et encadrées.

Cet élan en vue d’un changement radical de l’ordre établi se retrouve-t-il partout ? On peut en douter : chaque pays arabe en proie à ces soulèvements présente une équation économique et sociale, mais aussi un type de gouvernement qui lui sont propres. Des paramètres tels que le degré de corruption, la possibilité d’ascension sociale ou d’émigration, la place occupée historiquement par la classe moyenne, le niveau d’éducation, la prégnance de la religion et ses modes d’encadrement ou de pression, le poids du tribalisme ou du confessionnalisme, donnent au mouvement de révolte, derrière les apparences du mode opératoire et la similitude des slogans, une forte spécificité locale, et donc un sort différent. Le poids des modèles importés est également variable, et lié à la présence d’une part inégale de militants formés à l’école des mouvements sociaux en Occident.

L’entraînement, qui semble autoriser à parler de printemps « arabes », est indéniable : il incite à vaincre la peur, et à ouvrir le champ des possibles ; il permet également la transmission des modes de résistance, les inventions de modes d’expression partagés. Mais il est également à pondérer avec la part de l’effet d’aubaine : les deux premières victimes des soulèvements, Zine El-Abidine Ben Ali et Hosni Moubarak, ont en commun la longévité, donc un âge avancé, une absence de charisme et de soutien actif au sein même de la caste dirigeante, et des peuples qui ont une relative homogénéité socioculturelle, fondée sur une historie nationale partagée. Il n’en va pas de même en Libye, en Jordanie, en Syrie, au Yémen ou au Bahreïn, tandis qu’en Oman ou au Maroc, la légitimité fortement assise du système en place, voire du dirigeant, offre peu de latitude à la contestation, même si le désir de changement peut conduire une partie des classes moyennes urbaines à se joindre au mouvement, avant d’être récupérées par des concessions du pouvoir.

Une fois encore, l’appellation de « printemps arabes » doit donc être maniée avec prudence. Elle indique certes une simultanéité ou un enchaînement temporel, et un effet de contagion. Mais elle ne recouvre pas une mécanique où les mêmes causes créeraient les mêmes effets.

 

La révolution, une longue marche ?

 

L’ouvrage Au cœur des révoltes arabes. Devenir révolutionnaires précédemment cité cherche à faire la part du hasard et de la nécessité qui signe le destin de ces soulèvements. Ceux-ci n’y apparaissent pas que comme le résultat de prémices arrivées à maturité. Fruits d’une coalescence de frustrations, de colères et d’impatiences enfouies, ils procèdent aussi de sentiments et de désirs nouveaux, nés du mouvement lui-même. Cette somme avait été précédée de travaux d’ampleur plus modeste, centrés sur l’observation de la société égyptienne. Ainsi des deux volumes consacrés par les chercheurs du Centre d’études et de documentation économique, juridique et sociale (CEDEJ) à l’Égypte, an 2 de la révolution, qui cherchaient à retracer la montée vers Tahrir, puis les recompositions politiques auxquelles elle avait donné lieu[11].

La notion centrale de révolution renvoie à celle de changement social radical, d’inversion du pouvoir, sur un paradigme qui serait celui de la Révolution française, bouleversant, voire inversant la hiérarchie des groupes sociaux, tandis que celui de la révolution américaine se traduirait par l’éviction de la puissance coloniale et l’accession à l’indépendance. La détermination à changer l’ordre social et à faire révolution n’est donc pas à prendre au pied de la lettre : point ici de mouvement pré-organisé, à l’image du Parti bolchevik, déterminé à mettre à bas l’ordre ancien. L’initiative vient de la jeunesse, et de la jeunesse estudiantine, urbaine, dont le sort est loin d’être aussi misérable que celui de la même tranche d’âge, dans les campagnes ou les quartiers sus-intégrés des périphéries des grandes villes. Point de structure, donc, et point de leaders : le mouvement n’a pas de pilote, et les leaders des oppositions traditionnelles ne parviendront pas à en prendre la tête, même si comme au Bahreïn, voire en Égypte, ils jouissent d’une expérience ancienne de l’organisation, mais aussi de la transaction comme de la répression. Et surtout, pas de programme global, mais des revendications sectorielles initiales qui deviendront des slogans plus englobants, comme la chute du tyran et du régime qu’il incarne.

Plus que changer l’ordre social, les mouvements de contestation visent davantage à s’extirper du passé qu’à construire l’avenir : faire chuter le régime, c’est changer la société, y introduire de nouvelles valeurs, de solidarité, d’honnêteté et de justice. Ce sont ces idées qui dominent dans les slogans et les attitudes, bien plus que des programmes de réforme sociale ou économique. En ce sens, les insurrections du « printemps arabe » tiennent plus des mouvements de 1968 que de 1789. Point d’idéologie ici, mais une soif de liberté, comme l’expriment les places de la Libération au Caire, du Changement à Sanaa, de la Perle à Manama. Ces emplacements et la manière dont ils sont investis disent tout de la véritable révolution en cours : ces lieux sont d’abord des enracinements. Contre le redéploiement de la ville des puissants et des riches hors les murs, vers un nouveau Caire délivré de la plèbe, des embouteillages et des contestations, ces mouvements signalent une fidélité à un passé idéalisé sans doute, mais rassurant : celui de Gamal Abdel Nasser et de ses émules dans toute la région. Mais surtout, ces places sont le siège de la transformation sociétale bien plus que sociale : affranchissement de la jeunesse de la tutelle de ses aînés, et de leurs carcans sociaux et religieux avec, en corollaire, abolition de la barrière des genres, le tout exprimé dans une profusion d’expressions artistiques, et de libération de la parole sur les podiums et entre les têtes, symboles de cette libération. En celle-ci, l’on peut donc voir l’amorce d’un futur libéré, d’une jonction avec un Occident souvent fantasmé, mais aussi approché enfin sans complexe, et qui offre un miroir admiratif et solidaire. Mais elle s’appuie en même temps sur la légitimité conférée par d’autres libérations, de l’occupant étranger comme de l’oppresseur indigène, et finalement des vieux codes bousculés.

Parallèlement, ces mouvements ne cherchaient pas à forger des alliances – ou peut-être ne le pouvaient-ils pas. L’occupation des places, la libération des prisonniers devenaient des buts en soi, avec pour apothéose la chute du tyran. Mais la réflexion sur un changement économique et social, sur l’appropriation collective des moyens de production par exemple, n’était plus de mise. La lutte contre la corruption était, en quelque sorte, une apogée de la pensée politique : vingt ans après la chute du communisme, toute pensée progressiste laïque avait été éliminée, par la répression d’abord, par essoufflement ensuite, sous l’effet de l’ouverture économique, puis de la mondialisation associée au modèle de la péninsule arabique. Face à ce soulèvement sans colonne vertébrale, l’armée défendait ses intérêts et privilèges, et les Frères musulmans, en face, étaient considérés comme la véritable expression du sentiment populaire, et comme la seule organisation vouée à l’exercice du pouvoir. Peut-être le mouvement a-t-il été atomisé par ses nouvelles formes de coalescence, à travers les réseaux sociaux : peut-être cette structuration horizontale et fluide a-t-elle empêché l’émergence de leaders ou de tribuns aptes à capter et exprimer le sentiment du peuple. Peut-être aussi la spontanéité de ce mouvement a t-elle coupé l’herbe sous le pied à une maturation en cours, plus lente, mais plus profonde, des revendications qui s’exprimaient à travers nombre de mouvements sociaux et de débats publics. La gestation de programmes de progrès social et d’ouverture politique et la structuration de ces mouvements paraissaient en mesure de mobiliser l’ensemble de la société égyptienne et de rompre avec la fatalité des dictatures militaires…

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1]Voir Sophie Pommier, Égypte, l’envers du décor, Paris, La Découverte, 2008 ; ainsi que le dossier « Égypte : l’éclipse », Confluence Méditerranée, n° 75, L’Harmattan, automne 2010.

[2]             Les précieux récits des journalistes prennent moins de précautions sémantiques : ainsi de L’Égypte de Tahrir. Anatomie d’une révolution de Claude Guibal et Tangui Salaün (Paris, Seuil, 2011), dont l’incipit est cette phrase de Jean Jaurès : « il ne saurait y avoir de révolution que là où il y a conscience ». Certes, mais de quelle conscience s’agit-il ? Et comment cette conscience se mue-t-elle en mouvement ?

[3]Amin Allal et Thomas Pierret (dir.), Au cœur des révoltes arabes. Devenir révolutionnaires, Paris, Armand Colin, coll. « Recherches », 2013.

[4]Youssef El Chazli et Chaymaa Hassabo, « Socio-histoire d’un processus révolutionnaire. Analyse de la “configuration contestataire” égyptienne (2003-2011) » in Amin Allal et Thomas Pierret (dir.), op. cit.

[5]          Rabi’ (le printemps) et son féminin Rabi’a sont en arabe des prénoms populaires, qui évoquent la jeunesse, à la fois douceur et jaillissement de l’énergie nouvelle.

[6]             L’expression « Arab Awakening » a la faveur des auteurs anglophones.

[7]    Un « putsch en bras de chemise » pour Jean Lacouture, Nasser, Paris, Seuil, 1971.

[8]    Voir Mahmoud Hussein, La lutte des classes en Égypte de 1945 à 1968, Paris, Maspero, 1970 ; et L’Égypte. Lutte de classes et libération nationale 1967-1973, Paris, Maspero, 1975.

[9]    Aly El-Samann, L’Égypte d’une révolution à l’autre, Monaco, Éditions du Rocher, 2011.

[10]  Parmi la vaste littérature consacrée à ces événements, l’ouvrage « Syria’s Uprising and the Fracturing of the Levant », Emile Hokayem (dir.), IISS, Routledge, 2013, n’évoque qu’un « soulèvement», bien que l’auteur affirme d’emblée que la Syrie, quoi qu’il advienne, telle qu’elle a existé auparavant, n’existe plus (« Syria as the world has known it for the last four decades no longer exists », est la première phrase de l’ouvrage)

[11]  Voir Marc Lavergne, (dir.) Égypte, an 2 de la révolution, L’émergence d’une nouvelle scène politique (vol.1). et Une société en quête d’avenir (vol.2)  Paris, L’Harmattan, coll. « Bibliothèque de l’iReMMO », 2012.


 [VERZEROLI1]Pourriez-vous préciser de quel ouvrage il est question dans cette note ?

 [Auteur in2]Répondre à VERZEROLI Marc (21/01/2021, 16:24): « … »

Voir note complétée



Participation à des jurys d’habilitation à diriger des recherches
  •  HDR  :

juin 2021 : Rafaâ Tabib : HDR « Le territoire et la tribu à l’épreuve de l’effondrement de l’Etat en Libye » , Université de Tours ( Olivier Legros, dir.)

27 janvier 2014 : Xavier Guillot de Suduiraut: L’habitat à l’ère de la mondialisation. Regard croisé/retour critique/recherche en cours, Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris Belleville, Universié Paris-Est (rapporteur)  ;

29 novembre 2013 : Fabrice Balanche : Le facteur communautaire dans l’analyse des espaces syriens et libanais  (référent), Université Lyon 2  ;

4 janvier 2013  : Karine Bennafla  : «  Pour une géographie des bordures à l’heure globale  : frontières et espaces d’activités  «  informelles  »  (rapporteur)



Soulèvements dans le monde arabe : l’exception soudanaise ?

Revue  Moyen-Orient, n°45, janvier-mars 2020

https://www.areion24.news/produit/moyen-orient-n-45/

Soulèvements dans le monde arabe : l’exception soudanaise ?

par Marc Lavergne
Fin 2019, la situation soudanaise semblait stabilisée : des mois de soulèvements populaires massifs guidés par l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC), contre des forces armées représentées par le Conseil militaire de transition (CMT) mis en place au lendemain de la destitution du général-président Omar al-Béchir le 11 avril 2019, après 30 ans au pouvoir, ont abouti à la nomination du gouvernement dirigé par Abdallah Hamdok en août. Le rôle des monarchies du Golfe a été central dans le déroulement de cette transition, pour provoquer la chute du dictateur dans un premier temps, puis pour tenter, dans un second, d’éviter la mise en place d’une évolution démocratique. En vain.
Cette issue pacifiée est le résultat de la détermination du mouvement populaire soudanais qui a soulevé les villes du Soudan central depuis le 19 décembre 2018, contre la crise économique, puis contre la personne du chef de l’État et le régime islamiste en place depuis le 30 juin 1989. La combinaison du soulèvement de la rue et de la jeunesse au sein de l’ALC, avec des organisations plus chevronnées, compétentes et légitimes comme l’association des professionnels, a assuré sa poursuite jusqu’au 3 juin, où le sit-in installé devant le quartier général de l’armée a été sauvagement dispersé par les soldats mais aussi par des paramilitaire regroupés au sein des dites Forces de déploiement rapide (FDR) (1). Ainsi, on comprend que si l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis font contre mauvaise fortune bon cœur, leurs ambitions régionales, complémentaires ou rivales, demeurent, ainsi que leurs moyens de pression sur les nouvelles autorités de Khartoum.

Une milice à la solde de l’Arabie saoudite

Les FDR sont l’émanation des janjawids lancés au début du conflit au Darfour en 2002 à l’assaut de villages supposés rebelles. Ces supplétifs issus principalement des tribus arabes nomades en mal de territoires pastoraux des périphéries du Darfour, sont désormais étoffés par des jeunes venus de tout le Sahel. La gestion de ces « soldats de fortune » est confiée à Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », un aventurier lui-même originaire du Darfour et ancien vice-président du CMT (avril-août 2019). Ils sont chargés du contrôle des frontières, donc du racket des migrants, et ont mis la main sur les gisements aurifères du djebel Amir, au nord du Darfour, où opèrent des dizaines des milliers d’orpailleurs venus de toute l’Afrique. Surtout, depuis 2015, entre 8000 et 10000 d’entre eux sur les quelque 60000 dont dispose Hemedti ont été « loués » à l’Arabie saoudite qui les utilise comme chair à canon dans la guerre du Yémen. Ces différentes activités ont fait la fortune de Hemedti, dont les troupes forment une véritable armée, mieux équipée, mieux payée et entraînée que les forces régulières. Grâce à ces soutiens, Hemedti est devenu le personnage le plus puissant de l’échiquier politique soudanais, même s’il se tient derrière le chef de l’État en titre, le général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil de souveraineté depuis août 2019 (2). Depuis l’instauration de la révolution de salut public en 1989, sous la férule de l’islamiste (Frères musulmans) Hassan al-Tourabi (1932-2016), l’hostilité née de la rivalité pour la direction de l’islam mondial n’a pas varié : le mentor du nouveau régime s’est évertué à faire de Khartoum une rivale de Riyad, accueillant Oussama ben Laden (1957-2011) et Al-Qaïda entre 1991 et 1996, ainsi que, chaque année, une conférence arabo-islamique réunissant les mouvements insurrectionnels islamistes de la planète, pour une démonstration de force – ou de  capacité de nuisance – s’étendant des groupes armés algériens à l’insurrection d’Abou Sayyaf aux Philippines.

Certes, la mise à l’écart de Hassan al-Tourabi après l’attentat contre le président égyptien Hosni Moubarak (1981-2011) en 1995, qui a conduit à mettre le Soudan sur la liste des États soutenant le terrorisme, les attentats contre les ambassades américaines de Dar es-Salam (Tanzanie) et Nairobi (Kenya) en 1998, et la découverte du pétrole au tournant des années 2000, avaient conduit le Soudan à modérer ses positions. Le 11 septembre 2001 avait rapproché Khartoum de Washington, les services spéciaux soudanais (NISS) du général Salah Gosh n’hésitant pas à ouvrir à la CIA leurs dossiers sur les mouvements islamistes ; pour autant, le Soudan avait gardé ses liens étroits avec l’Iran, et surtout avec le Qatar (3), provoquant colère et méfiance en Arabie saoudite. Coopération militaire et sécuritaire avec Téhéran, coopération diplomatique et économique avec Doha se complétaient pour contester la suprématie revendiquée par Riyad de part et d’autre de la péninsule Arabique. Certes, l’Arabie saoudite avait finalement obtenu, à l’issue des « printemps arabes » (4), que le Soudan rejetât son alliance historique avec l’Iran, et rejoignit en 2015 la coalition antihouthistes au Yémen.

Mais les relations furent maintenues avec le Qatar après sa mise sous embargo en mai 2017, et amplifiées par la concession par Khartoum de la remise en état de la rade de Souakin. Ce port abandonné en 1905 au large des côtes du Hedjaz fut depuis le XVIe siècle sous la domination ottomane, le port historique d’embarquement des pèlerins africains vers Djeddah, accès des lieux saints de La Mecque et Médine : un défi de Khartoum à la dynastie des Al-Saoud et à sa suprématie sur l’islam mondial à la fois symbolique par sa résonance en Afrique sahélienne et un rappel de la conquête du Hedjaz par les Al-Saoud en 1925, et par la menace concrète que pouvait représenter l’installation d’une base navale turco-qatarienne en face d’un centre économique névralgique d’Arabie. D’autre part, l’asile fourni aux Frères musulmans égyptiens pourchassés par le régime d’Abdel Fattah al-Sissi après le coup d’État du 30 juin 2013, ainsi que l’aide apportée au Hamas, indisposait l’Égypte et ses alliés, d’Israël au Golfe. L’affaiblissement du régime de Khartoum sur la scène intérieure depuis 2018 avait donc incité Salah Gosh, rentré en grâce à la tête du NISS après une mise à l’écart de près de dix ans, à prendre langue avec Riyad et Abou Dhabi pour parvenir à un rapprochement.

La chute d’Omar al-Béchir, une victoire saoudienne

Au cours de nombreux allers-retours de part et d’autre de la mer Rouge, à la suite du déclenchement de l’insurrection populaire en décembre 2018, Salah Gosh et Hemedti mirent au point avec les Saoudiens l’éviction d’Omar al-Béchir, bouc émissaire parfait de la colère populaire, d’autant que frappé d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI), il ternissait l’image du régime à l’étranger (5). Sa chute et la destruction de l’« État profond » islamiste hérité de Hassan al-Tourabi furent menées à bien le 11 avril 2019 par Salah Gosh en personne (6). Pour autant, cette éviction, l’emprisonnement qui suivit et la mise en accusation pour un délit véniel de corruption ne suffirent pas à calmer les attentes de la population, qui réclamait la fin du régime militaire en place depuis 30 ans. Salah Gosh, haï par la foule, étant mis en prison – ou s’étant mis à l’abri en attendant des jours meilleurs ? – , les nouveaux dirigeants du CMT, le général Al-Burhan se rendit à Abou Dhabi et au Caire, et Hemedti rencontra à Djeddah le prince héritier saoudien, Mohamed bin Salman, le 24 mai pour demander des « instructions ». Peu après leur retour éclatèrent les massacres du 3 juin, qui mettaient fin au sit-in face au QG de l’armée à Khartoum, faisant plus de 200 morts et disparus : ayant atteint leurs objectifs de mise à l’écart d’Omar al-Béchir, les forces armées espéraient briser le soulèvement populaire, avec la bénédiction de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Mais, dès le 5 juin, les États-Unis appelèrent le royaume Al-Saoud à cesser d’attiser la violence au Soudan, une prise de position inattendu qui préfigurait le soutien des démocraties occidentales au mouvement de contestation (7).

Après une nouvelle manifestation populaire massive le 30 juin, qui prouvait la capacité d’organisation et la détermination du mouvement populaire, les négociations entre militaires et civils purent reprendre sous l’œil vigilant du Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed Ali (depuis 2018), mandé par l’Union africaine (UE) et les États-Unis. L’accord finalisé le 17 août 2019 comporte la nomination d’un Conseil de souveraineté de 11 membres, appelé à diriger le pays durant une période transitoire de trois ans, sous la direction d’Al-Burhan, chef de l’État représentant la caste militaire au pouvoir. Un Premier ministre, Abdallah Hamdok, a été nommé d’un commun accord le 21 août ; il lui a fallu trois semaines pour obtenir l’accord des militaires sur le choix de ses ministres civils : le cabinet compte 18 membres, dont 4 femmes (une est de religion copte), ce qui a été abondamment souligné en Occident et qui a valu le soutien louangeur de la communauté internationale. Mais deux portefeuilles clés, la Défense et l’Intérieur, restant aux mains de militaires. Un partage des tâches qui revient à confier aux civils la gageure de redresser l’économie nationale, avec le risque d’endosser la responsabilité de l’échec, et de susciter frustrations et désarroi de la part de leurs soutiens dans l’opinion publique, tandis que les militaires gardent la haute main sur le pouvoir et sans doute les prébendes qui lui sont liées.

L’engagement saoudo-émirien : alliés ou rivaux ?

Cette victoire apparente et partielle du mouvement de revendication populaire a été avalisé par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis et relégué provisoirement au second plan leur protégé Hemedti. Les deux monarchies se prêtent d’apparemment bonne grâce au rôle qui leur est imparti de donner un ballon d’oxygène financier au Soudan. Les trois milliards de dollars qui avaient été promis à Omar al-Béchir pour calmer la foule seront décaissés pour le redressement de la monnaie nationale (livre soudanaise), et pour la livraison de pétrole et de blé, d’ici à la fin 2028. Le premier objectif de l’Arabie saoudite a été l’élimination des Frères Musulmans qui contestent la légitimité du wahhabisme – sur le plan doctrinal – en particulier le refus du sectarisme anti-chiite en vogue à Riyad – et la mainmise de la dynastie des Al-Saoud depuis un siècle sur les lieux saints de l’islam. Comme nous l’avons déjà souligné, Omar al-Béchir donnait toujours asile aux Frères musulmans pourchassés par le régime militaire égyptien depuis juin 2013, et avait conservé des liens anciens et étroits avec le Qatar et la Turquie, alimentant le soupçon de duplicité. L’épuration de l’armée, mise sous la coupe de commissaires politiques islamistes depuis juin 1989 est désormais engagée. Pour Riyad, la chute du régime militaro-islamiste de Khartoum est donc une revanche longtemps attendue.

Mais l’intervention saoudienne s’explique aussi par le rôle nouveau que joue la mer Rouge dans les projets de Mohamed ben Salman. Celui-ci a décidé de réorienter le développement  de son pays  vers la mer Rouge : dans sa Vision 2030, elle symbolise l’ouverture et l’avenir avec le projet NEOM. Cette cité artificielle vouée aux technologies du futur est censée s’y déployer, sur la route maritime entre l’Extrême-Orient et l’Occident, alors que le Golfe, mer fermée et stérile, est le lieu de la confrontation avec l’Iran, rival inexpiable. Pour contrôler cet axe maritime, l’Arabie saoudite a créé en janvier 2019 l’Organisation des pays riverains de la mer Rouge, à laquelle ont été conviés les concernés – mais ni l’Éthiopie ni les Émirats arabes unis, qui ont pourtant de forts intérêts stratégiques et économiques à y faire valoir. Les Émirats arabes unis jouent dans le dossier soudanais – comme vis-à-vis de l’intervention au Yémen, un rôle apparemment en harmonie avec leur allié saoudien. Mais les buts comme les moyens, sont sensiblement différents, et pourraient même conduite à une opposition plus affichée. Les Émirats Arabes Unis préparent eux aussi l’après-pétrole. Mais leur objectif premier est de contrôler l’accès au continent africain par des points d’appui clés sur les
rivages de part et d’autre du golfe d’Aden. C’est ainsi que les forces supplétives émiraties se sont déjà confrontées aux forces soutenues par Riyad au sud du Yémen, et que leur enjeu immédiat est centré sur les ports donnant accès au massif éthiopien. Ils ne sont que marginalement présents dans la mer Rouge, si ce n’est avec Assab, base-clé de l’intervention au Yémen, mais aussi demain d’accès à l’Éthiopie. Les Émiratis ressentent avec irritation leur exclusion du projet saoudien de la nouvelle organisation pilotée par Riyad, et ils souhaitent éviter de laisser le champ libre à l’Arabie saoudite au Soudan.

Un Soudan stable, un atout dans le nouveau « Scramble for Africa » ?

Le Soudan fut jusqu’en juillet 2011 le plus vaste pays d’Afrique, s’étendant du tropique du Cancer aux lisières de l’équateur : une diversité de climats et de milieux traversée par les cours du Nil Bleu et du Nil Blanc, qui pouvaient faire de cet espace faiblement peuplé un eldorado de développement agricole, en dépit de la sécession du Sud, plus arrosé. De plus les ressources de son sous-sol sont également abondantes (9). Les pays du Golfe ont depuis longtemps compris l’intérêt d’investir dans la « sécurité alimentaire ». L’Arabie saoudite a ainsi investi 13 milliards de dollars dans ce pays exsangue entre 2000 et 2017, selon l’institut Clagendael aux Pays-Bas (10). Dès les années 1980, des banques islamiques ou des magnats, comme Adnan Khashoggi, y avaient déjà obtenu des concessions agricoles de dizaines, voire de centaines de milliers d’hectares. Cet engouement s’est accentué ces dernières années avec l’érection de sept barrages sur les « cataractes » qui barrent le Nil en aval de Khartoum (11). Ces investissements reposent sur la spoliation des terres ancestrales des communautés villageoises ou nomades, et soulèvent donc une opposition déterminée qui freine l’engouement des investisseurs. La mise en place d’un régime stable et moins corrompu à Khartoum pourrait être un facteur de stabilisation de cette ressource, au service du développement soudanais Le sous-sol est une autre source d’intérêt de la part des investisseurs internationaux : le Soudan est le deuxième producteur d’or du continent derrière l’Afrique du Sud, mais ce pactole est entièrement dissipé et ne bénéficie pas au développement du pays (12). D’autres minerais attisent les convoitises, comme le chrome, exploité depuis des décennies, et les terres rares sont dans tous les esprits, en quête de nouveaux gisements pour briser le quasi monopole détenu par la Chine.

Mais l’implication des monarchies du Golfe au Soudan ne peut se comprendre qu’en l’inscrivant dans une perspective plus large : les Émirats arabes unis ont gardé leur vocation ancestrale de puissance maritime : l’occupation du Yémen du Sud et en particulier des ports du Hadramaout et d’Aden, ainsi que de l’île de Socotra, par les forces émiraties, constitue l’ébauche d’un écheveau qui se poursuit sur les côtes somalies et le long de l’océan Indien. La Corne de l’Afrique, de même que le détroit de Bab el-Mandeb, est donc le socle d’une stratégie émiratie qui rejoint la Libye où opère leur champion, le général Khalifa Haftar. Dans cette optique, les Émiratis s’appuient plus sur l’armée régulière soudanaise dans leur engagement au Soudan, que les Saoudiens, qui voient en Hemedti un instrument de lutte efficace contre leurs compétiteurs idéologiques de l’islam militant et au besoin, d’intervention dans toute la bande sahélienne.

Il importe de saisir la particularité du Soudan dans l’ensemble des soulèvements qui embrasent le monde arabe ; si les causes de la révolte de la révolte sont similaires, de la corruption rampante à l’arrogance des dirigeants qui s’appuient sur des divisions d’un autre âge, le soulèvement populaire soudanais se distingue par la maturité de ses acteurs : le Soudan bénéficie en effet d’une expérience ancienne de l’action politique, et de cadres intellectuels et administratifs de valeur. Cette capacité organisationnelle et manœuvrière lui a permis d’articuler la révolte populaire de la jeunesse urbaine avec des revendications structurées, et de surmonter les aléas des différents épisodes qui se sont succédés depuis un an. Ce réalisme et cette compétence sont un gage de succès dans la période de transition qui s’ouvre, avec un soutien affiché des pays occidentaux, et contre les aventures qui pourraient tenter d’autres acteurs du Golfe ou d’ailleurs.

M. Lavergne



Southern Sudan Agreement : A new chance for peace ?
27 février, 2020, 07:33
Classé dans : CRISES ET CONFLITS MONDE ARABE,GEOPOLITIQUE,Sud-Soudan

Last Saturday 22 nd February might prove an historical date for Southern Sudan. In accordance with the peace agreement between President Salva Kiir and his challenger Riek Machar, the latter at last accepted to take again his former position as First vice-president.

But it remains to be seen if this new agreement will settle for good the feud between the two leaders. Their rift broke out suddenly in July 2013, when Salva Kiir expressed his will to go for another mandate as the head of the new State. An all-out civil war followed, Riek Machar considering that he was more fit for the job : Southern Sudan was indeed in a state of shambles, just two years after its much celebrated independence. Visiting the country several times during this period, to support French Doctor’s humanitarian aid programs, I couldn’t be but appalled by the behavior of the former rebel fighters of the Sudan People’s Liberation Army : they were behaving as if the country and its resources were their own property. In contrast to the display of wealth and urban chaos in the capital, Juba, the visits to remote bush hospitals or refugee’s camps showed a complete neglect by the new authorities.

The civil war that erupted in December 2013 was just the result of this irrelevance of the new leadership… and the failure of the United Nations that were tasked to maintain law and order and to set up a proper administration. The civilians’ mass killings and atrocities committed by the two rival groups amounted to 400 000 casualties and to the devastation of entire regions, despite a number of cease-fires which were violated as soon as signed.

Still, Southern Sudan is a country blessed with vast resources of land and water, in addition to oil fields that yield revenues which should be used to respond to the needs of its people in terms of infrastructure and services. But it remains to be seen if goodwill and sincere commitment will prevail, when looked upon the provisions of the recent agreement. While dividing the country into ten federated states, on ethnic lines – which is a recipe for further disputes -, the president Salva Kiir has insisted to keep under his authority the Ruweng region, which entails the major oil resources. Riek Machar may well have been forced to submit, while fearing for his life. Let’s hope that the foreign peace brokers behind this deal will ensure that it will keep its promises…

 Arabic version published in Al Roeya Newspaper (Dubaï) on 28th, February 2020



« Du Soudan au Yémen, ce que nous dit la recomposition politique en cours de la mer Rouge au golfe d’Aden », un article de Marc Lavergne dans le Figaro Vox, 11 septembre 2019

http://www.lefigaro.fr/vox/monde/du-soudan-au-yemen-ce-que-nous-dit-la-recomposition-politique-en-cours-en-afrique-20190911

 

 



Sélection d’interventions media en 2019

 

Journal du dimanche  : Au Soudan, les femmes en tête de cortège

https://mail.google.com/mail/u/0/#sent/KtbxLzflgVJXtJkshBvqkrWfSzkNWfJmSq?projector=1&messagePartId=0.1

18/02/2019 : https://www.liberation.fr/planete/2019/02/18/turquie-vers-l-afrique-et-au-dela_1710136

31/01/2019 : RFI  Soudan http://www.rfi.fr/emission/20190131-soudan-avoir-tentative-sauver-regime-ecartant-president

23/01/2019 : KTO Yémen  http://backend.ktotv.com/video/00254793/ymen-terrain-de-guerre-des-puissances-rgional

21/01/2019 Quotidien La Croix  https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Le-mouvement-contestation-faiblit-pas-Soudan-2019-01-21-1200996869

11/01/19 : Le Monde Afrique https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/01/11/soudan-omar-al-bachir-s-accroche-au-pouvoir-car-c-est-son-assurance-vie_5407667_3212.html

 


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