Les tribulations d'un géographe, d'un Orient à l'autre

La mer Rouge, de la ligne de faille au champ de bataille
16 janvier, 2022, 18:58
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La mer Rouge, de la ligne de faille au champ de bataille

Marc Lavergne

La perception des enjeux géostratégiques autour de la mer Rouge semble avoir évolué de façon radicale et parfois inattendue, au cours des deux années écoulées.

L’intérêt porté à la mer Rouge1 reposait alors sur des inquiétudes concernant la sécurité du commerce maritime international, et en particulier du trafic entre l’Asie et l’Europe qui emprunte ce long corridor. Le golfe d’Aden qui y donne accès au sud avait été le théâtre, au tournant des années 2000, d’une flambée de piraterie « moderne », mise en œuvre depuis les côtes de Somalie. La lutte contre cette piraterie avait entraîné l’implantation, sur le territoire de la république de Djibouti, de centres de contrôle et de lutte contre ces menaces, par les puissances maritimes soucieuses de la protection de leurs flottes marchandes.

La fin de cette phase avait précédé d’une quinzaine d’années le déclenchement d’une guerre d’une extrême violence au Yémen, à l’issue du « Printemps arabe » .

Aujourd’hui, la stabilité et la sécurité de la région ont pris une tournure différente : de nouveaux conflits apparaissent, qui reflètent l’instabilité structurelle de la région. Mais la mer Rouge elle-même en tant que voie de passage vital pour l’économie mondiale, voit son rôle remis en question.

Le feu roulant de l’actualité doit ainsi être mis en regard des perspectives à plus long terme : avec ses attentats, ces ruptures et ses réconciliations, il n’est parfois que l’expression de séquelles dépassées ou qu’indice de réajustements, de recherche de points d’équilibre, souvent douloureux, des sociétés et des Etats de la région. D’autres encore relèvent d’une évolution de rapports de force et de centres de gravité à l’échelle globale.

La mer Rouge, une artère au monopole menacé

La stratégie des routes de la Soie, qui a pu un temps n’apparaître que comme un slogan « fourre-tout », prend parfois des tours inattendus. Mais sa concrétisation menace indiscutablement le rôle de la mer Rouge dans le trafic de marchandises entre l’Extrême Orient et l’Europe :

- la voie maritime de l’Arctique offre un gain de temps d’une semaine ou plus, et donc de carburant, et sa croissance qui bénéficie du réchauffement climatique, est exponentielle. En outre, elle est plus sûre que la mer Rouge, car ses rivages sont contrôlés par la Russie, et les pirates n’y disposeraient pas de bases de repli…

- les nouveaux axes ferroviaires et routiers offrent d ‘autres alternatives, du Sinkiang vers l’Asie centrale et la Russie, ou vers la Turquie au-delà de la Caspienne, même si leur tracé peut provoquer des résistances ou des conflits (Haut Karabagh, Kirghizstan) et bien sûr Sinkiang.

- une voie mixte, terrestre et maritime, avait été la première mise en exergue : elle a pour pivot le port pakistanais de Gwadar sur le golfe d’Oman, après avoir emprunté la vallée de l’Indus depuis le Pamir, avant de rejoindre l’océan Indien et la mer Rouge. Mais sa construction est entravée par des troubles internes (dont elle est en partie à l’origine), en particulier dans la province du Baloutchistan, frontalière de l’Iran. Elle est d’autre part vulnérable au conflit indo-pakistanais au Cachemire et aux tensions sino-indiennes (à moins qu’elle n’en soit, au moins pour partie, la cause…).

Du canal de Suez au projet NEOM, des révisions douloureuses ?

- Le doublement et l’élargissement du canal de Suez, menés tambour battant par le « maréchal » Al Sissi, dès son arrivée au pouvoir2, anticipaient une hausse de la demande du transit et des perspectives de valorisation du site par l’implantation de zones franches industrielles3. Le trafic a en effet augmenté, mais les projets de développement d’activités se fait attendre : la faute sans doute au ralentissement de l’économie mondiale, mais aussi à la situation sécuritaire au Sinaï et à la prudence des investisseurs vis-à-vis de la gouvernance égyptienne, et au manque de compétitivité de la main d’œuvre locale.

Quant au sud du Sinaï, les projets d’infrastructure et de rapprochement entre l’Égypte et l’Arabie saoudite, comme la construction d’un pont maritime par les îles Tiran et Sanafir, sont au point mort, tandis que de façon plus conjoncturelle, l’activité touristique y est réduite par la crise économique et par la pandémie, comme sur la rive égyptienne de la mer Rouge.

- Sur la rive saoudienne, le projet futuriste de la cité NEOM, vouée aux loisirs et à l’intelligence artificielle, colonne vertébrale de la Vision 2030 du prince héritier MBS pour préparer l’après-pétrole, a été impacté par la chute des cours du brut. Il semble aujourd’hui réorienté dans deux directions : la mise en avant d’Al-Ula, cité nabatéenne hier vouée à l’opprobre car préislamique, érigée en « parc d’attraction » du type « Disneyland », tandis qu’un nouveau projet de ville futuriste, « The Line », est lancé4.

Cette fuite en avant est-elle autre chose qu’un masque de l’échec annoncé de NEOM ? La situation économique et financière de l’Arabie est aujourd’hui préoccupante : la baisse structurelle du cours du brut tout comme la ruineuse et stérile guerre du Yémen, déséquilibre les finances. Certes, le budget saoudien peut être abondé par les recettes de la privatisation partielle du géant pétrolier ARAMCO. Il est en outre douteux que la localisation de ces sites sur les rives de la mer Rouge, loin des champs pétroliers comme des Lieux saints de l’Islam, suffise à attirer les cerveaux et les stars du monde entier, en quête d’une Silicon volley ou d’un Dubaï bis.

Or la jeunesse saoudienne, peu formée, doit impérativement trouver des emplois à sa portée. Si le pouvoir saoudien perd sa capacité à redistribuer une manne pétrolière en chute libre, et ne réduit pas ses dépenses, en particulier d’armement, il est possible que sa légitimité soit remise en cause : la question posée en filigrane est : quand et comment cette Arabie cessera-t-elle d’être « saoudienne » ?

La volonté du pouvoir saoudien de décentrer le centre de gravité économique du pays des rives du Golfe à celles de la mer Rouge, à la fois pour anticiper le recul de l’activité pétrolière, pour tourner le dos à l’Iran chiite et pour s’affranchir des contraintes d’une mer fermée, est de plus mise à mal. Les attaques navales ou aériennes qui frappent ses navires ou ses installations en mer Rouge, comme la spectaculaire attaque de drones du 14 septembre 2019, sur fond de guerre au Yémen, contre les installations pétrolières d’Abqaiq et de Khuwais5, illustrent l’inanité de ces efforts.

Jeu de go au centre de la mer Rouge

En face du Hedjaz, source de légitimité du « Gardien des deux Lieux Saints » de l’Islam, l’éviction de l’implantation turco-qatarienne à Souakin, sur le rivage soudanais, a été obtenue en échange du soutien financier de l’Arabie Saoudite à la chute d’Omar el Béchir. Cette diplomatie du portefeuille a certes évité à Riyadh que le Président turc ne vînt rappeler la domination de l’empire ottoman sur ces rivages, du début du 16è au début du 20è siècle. Mais l’histoire ne s’efface pas si vite surtout lorsqu’elle est ancrée dans une légitimité religieuse : or le wahhabisme n’a été imposé que par la force des armes sur le Hedjaz et les autres périphéries du royaume…

Le récent accord entre la Russie et le Soudan pour l’utilisation durant 25 ans de facilités à Port Soudan6 est porteur lui aussi d’ une grande importance symbolique. C’est pour le maître du Kremlin la poursuite de la vieille stratégie d’accès aux mers chaudes, de Catherine II. Dernier maillon en date après la conquête de la Crimée et des rivages de la mer d’Azov, l’implantation à Tartous sur la Méditerranée en Syrie, la politique de bon voisinage et d’alliance avec le maréchal Sissi, tant sur le canal de Suez qu’en Libye. Mais cet accord n’a aucune portée politique : comme celui signé par le Soudan avec Donald Trump sur la reconnaissance de l’Etat d’Israël, il a été obtenu d’un pays étranglé financièrement. Il peut en revanche laisser supposer soit un signe de la volonté russe d’apparaître comme un protecteur alternatif de l’Arabie en cas de retrait américain, soit un élément de vigilance face à La Mecque et aux foyers de mobilisation de l’islam, considérés par le Kremlin comme une menace au sein de l’ »empire » russe.

Du Yémen à la Corne, une histoire qui s’accélère

Les évolutions sur les rives septentrionales et centrales de la mer Rouge suivent le rythme des évolutions technologiques et économiques planétaires. Le contraste est patent avec celles qui concernent les abords méridionaux, objets de convoitises à long terme, mais qui se déclinent au rythme de l’actualité immédiate7.

Un (des ?) Yémen(s) à ( re)construire

Sur la rive yéménite du détroit de Bab el Mandeb, la guerre de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis contre la « rébellion » houthiste semble perdue : elle l’est sur le terrain comme dans les esprits8. Elle laisse derrière elle entière la question du devenir de l’Etat et du peuple yéménites, lequel aspirait à un tout autre changement, lors du Printemps arabe de Sanaa. Elle laisse aussi ouverte la question des ambitions et des compétences des deux dirigeants le plus directement impliqués, MBS et MBZ : ceux-ci ont entraîné dans leur aventure une coalition de 34 pays, dont la France9. Elle laisse enfin, sans doute, place à des récriminations entre les perdants, saoudiens et émiriens, dont les objectifs et les moyens ont notoirement divergé : une alliance dont les Yéménites ont fait les frais, et qui leur laisse la tâche de reconstruire un pays et une nation. Un apaisement, avec des vaincus donc, mais sans vainqueurs – à part l’Iran, qui n’avait rien demandé.

La première question qui vient à l’esprit est : comment se partagera le territoire ?10 Question la plus évidente, sur la carte, mais pas la plus importante: ce qui compte par-dessus tout, dans cette société tribale, ce sont les liens entre tribus, confédérations, clans, et ces nouveaux acteurs que sont les milices claniques ou « islamistes », disponibles pour tous les combats et toutes les prédations.

Le cœur de la montagne, avec la capitale historique et sans doute Tarez, son cœur commerçant, demeurera comme sous le contrôle des houthistes, qui ont assis leur légalité sur la communauté zaydite. La plaine côtière de la Tihama, avec le poumon maritime de Hodeidah, demeurera-elle la fenêtre de la montagne sur la mer, comme Massaouah l’est pour Asmara, sur la rive d’en face ? Ces interfaces entre la mer et la montagne ont de tout temps dépendu soit de puissances extérieures comme l’empire ottoman, soit d’un pouvoir central fort…

Au Sud, la résurrection du Yémen du Sud paraît hors d’atteinte, et peut-être peu souhaitable, compte tenu de la diversité humaine et géographique de ce vaste territoire.

Abou Dhabi rêve de faire d’Aden, en prévision de l’après-pétrole, le port en eau profonde et libre qui remplacerait celui du Djebel Ali : celui-ci est à la fois le socle de la puissance de Dubaï, et enfermé dans le Golfe par le détroit d’Ormuz. Or depuis la crise des subprimes de 2008, Abou Dhabi n’a de cesse de rogner les ailes de Dubaï, dont le dynamisme lui a trop longtemps fait de l’ombre. L’après-pétrole est donc la hantise des dirigeants d’Abou Dhabi comme des Saoudiens, bien plus que celle de Dubaï, héritiere de siècles de commerce maritime au long cours.

Peut-être la solution serait-elle de faire de la porte de la mer Rouge un port franc, comme Tanger le fut au XXè siècle sur le détroit de Gibraltar ? Ce hub desservirait ainsi les ports de la rive somalienne du golfe d’Aden que les Émirats sont en train d’équiper avec en arrire-plan les hauts plateaux d’Abyssinie et leurs 100 millions d’habitants…

Au large, l’île yéménite de Socotra est l’objet de beaucoup d’enjeux et de fantasmes.: c’est certes l’entrée de la mer Rouge, même si elle n’a jamais été utilisée comme telle. Les Émirats ont donc fait main basse sur l’île11, mais les Saoudiens tentent d’y maintenir une présence, et Israël y prendrait pied aux côtés de ces nouveaux alliés12. La volonté des habitants est peu sollicitée, même si les Émirats leur ont fait miroiter leur citoyenneté et ses nombreux avantages. Mais l’île pourrait plus logiquement rester liée à Aden dont elle est un avant-poste.

Si la guerre du Yémen s’épuise, sur fond de désolation, et si son regain appellera d’intenses efforts de reconstruction, ce sont les vertus des vieilles lois tribales qui permettront la réconciliation, une fois que les acteurs extérieurs leur auront rendu les clés13 ; c’est ainsi également que les groupes terroristes en quête de havres pourront être réduits à merci.

Corne de l’Afrique : l’heure de vérité ?

En revanche, c’est désormais sur la rive africaine du détroit de Bab el Mandeb que se portent – ou devraient se porter – les préoccupations14. En l’espace de quelques mois, l’enthousiasme provoqué par l’arrivée au pouvoir à Addis Abeba d’un premier ministre conciliateur, Abyi Ahmed Ali, suivie de la réconciliation avec le maître d’Asmara, s’est estompé. Si le bras de fer avec l’Égypte et le Soudan autour du Grand barrage de la Renaissance a été contenu dans un cadre diplomatique, en évitant des débordements démagogiques, le défi tigréen a plongé l’Éthiopie dans une aventure délétère15. Le bourbier sanglant qu’est devenu la prétendue « opération de maintien de l’ordre » met en péril toute l’ambition d’Abyi Ahmed Ali de réconcilier les peuples d’Éthiopie autour d’un projet commun. La refonte de la « Fédération ethnique » mise en place par les Tigréens durant les années 90 pour compenser leur infériorité numérique paraît mal engagée : non seulement les Tigréens sont désormais tous considérés comme des ennemis de la nation, mais la fragile coalition de circonstance entre les organisations des deux grands peuples Oromo et Amhara, risque de ne pas résister à l’anéantissement du FPLT. Et les conflits locaux se multiplient sans que le pouvoir central soit en mesurer de les apaiser : une course contre la montre est ainsi engagée entre la montée des conflits et le projet d’Abyi Ahmed Ali d’une grande conférence de refondation du « pacte éthiopien ». L’internationalisation de la crise éthiopienne est malheureusement engagée : d’un côté, les Émirats ont été les artisans de la prompte victoire d’Addis Abeba, en lançant les drones de la base d’Assab en Érythrée contre les batteries anti-aériennes du FPLT. Les avions et les chars éthiopiens ont ainsi pu se déployer sans résistance jusqu’au cœur de la province. Mais leurs « alliés » érythréens les ont pris de court, engageant toute leur armée en profondeur en territoire éthiopien, en dehors de toute coordination. Tandis que les milices Amhara massacrent les civils tigréens dans l’ouest de la province, l’armée érythréenne pille villes et villages et exécute les réfugiés érythréens parqués sans défense dans des camps.

Cette situation chaotique – qui implique même des combattants somaliens – est venue se surimposer aux tentatives de fonder un nouvel ordre régional dans la Corne de l’Afrique. Deux camps s’y opposent, avec d’un côté les fédérateurs, partisans de la restauration d’États forts, l’Éthiopie et la Somalie16, et de l’autre le Kenya et le Somaliland, alliés de circonstance.

Cette soudaine déflagration régionale pose plusieurs questions :

- celle de la capacité des acteurs de la péninsule, MBS et MBZ, à intervenir de manière efficace et positive les crises de la sous-région, alors même que s’y déploient en nombre bases militaires et ports en eau profonde ;

- celle de la capacité de la « communauté internationale »17, présente en force dans les multiples bases militaires de Djibouti18, à faire prévaloir l’ordre et la paix et à soutenir celui qu’elle a adoubé en lui conférant en 2019 un « prix Nobel de la Paix ».

La mer Rouge demeure en effet et pour longtemps un axe majeur du commerce international et sa stabilité est un enjeu qui, au-delà des besoins des nations qui la bordent, importe à la paix et à la prospérité globale.

1Fatiha Dazi-Héni et Sonia Le Gouriellec : « La mer Rouge : nouvel espace d’enjeux de sécurité interdépendants entre les Etats du Golfe et de la Corne de l’Afrique », note de recherche n°75, IRSEM, 29/04/2019 ;

Marc Lavergne : « Autour de la crise entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, grandes manoeuvres sur la mer Rouge », Diplomatie n°92, mai-juin 2018, et « La mer Rouge peut-elle s’embraser ? » , Les Grands dossiers de Diplomatie, n°46, août-septembre 2018.

4Aziz el Yaakoubi et Marwa Rashad : »Saudi Crown Prince launches zero-carbon city in NEOM business zone », Reuters, 10/01/2021

« The Line », rêve de mégapole mégalomane du prince saoudien MBS (franceculture.fr) 12/01/21

6« Russia signs Deal with Sudan for naval base on the Red Sea », The maritime Executive, 12/09/2020

7https://www.mei.edu/publications/bab-el-mandeb-strait-regional-and-great-power-rivalries-shores-red-sea

11Jonathan fenton-Harvey : The UAE’s Grand Plans for Socotra island, Inside Arabia, 4 dec. 2020

12Mubarak Mohamed,: »UAE, Saudi Arabia allowed Israel onto Yemen’s Socotra », Anadolu Agency, 01/09/2020

14David Styan ;: The politics of ports in the Horn : War, peace and red Sea rivalries, Afrivcan Arguments, 18/06/2018 ;

Loza Seleshi : « Will Somaliland’s Berbera port be a threat to Djibouti’s ? », The Africa report, 25/12/2020

15Payton Knopf, Jeffrey Feltman : « Ethiopia’s Worsening Crisis Threatens Regional, Middle East Security, The Monitor, 13/01/2021

16Peter Kagwanja : « AU, Igad should push for credible polls to avert civil war in Somalia », The Nation, 10/01/2021

Marc Lavergne L’ECHIQUIER MONDIAL. Somalie : l’union impossible ? — RT en français 11/09/2020

17John Calabrese : The Bab el Mandeb Strait : Regional and great power rivalries on the shores of the Red Sea », Middle East Institute, 29/01/2020

18Jean-Luc Martineau, « Djibouti et le « commerce » des bases militaires : un jeu dangereux ?, L’espace politique, n°34, 2018-1


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