Le blog de Marc Lavergne Un demi-siècle de pérégrinations au Moyen-Orient et dans la Corne de l'Afrique

Soulèvements dans le monde arabe : l’exception soudanaise ?

Revue  Moyen-Orient, n°45, janvier-mars 2020

https://www.areion24.news/produit/moyen-orient-n-45/

Soulèvements dans le monde arabe : l’exception soudanaise ?

par Marc Lavergne
Fin 2019, la situation soudanaise semblait stabilisée : des mois de soulèvements populaires massifs guidés par l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC), contre des forces armées représentées par le Conseil militaire de transition (CMT) mis en place au lendemain de la destitution du général-président Omar al-Béchir le 11 avril 2019, après 30 ans au pouvoir, ont abouti à la nomination du gouvernement dirigé par Abdallah Hamdok en août. Le rôle des monarchies du Golfe a été central dans le déroulement de cette transition, pour provoquer la chute du dictateur dans un premier temps, puis pour tenter, dans un second, d’éviter la mise en place d’une évolution démocratique. En vain.
Cette issue pacifiée est le résultat de la détermination du mouvement populaire soudanais qui a soulevé les villes du Soudan central depuis le 19 décembre 2018, contre la crise économique, puis contre la personne du chef de l’État et le régime islamiste en place depuis le 30 juin 1989. La combinaison du soulèvement de la rue et de la jeunesse au sein de l’ALC, avec des organisations plus chevronnées, compétentes et légitimes comme l’association des professionnels, a assuré sa poursuite jusqu’au 3 juin, où le sit-in installé devant le quartier général de l’armée a été sauvagement dispersé par les soldats mais aussi par des paramilitaire regroupés au sein des dites Forces de déploiement rapide (FDR) (1). Ainsi, on comprend que si l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis font contre mauvaise fortune bon cœur, leurs ambitions régionales, complémentaires ou rivales, demeurent, ainsi que leurs moyens de pression sur les nouvelles autorités de Khartoum.

Une milice à la solde de l’Arabie saoudite

Les FDR sont l’émanation des janjawids lancés au début du conflit au Darfour en 2002 à l’assaut de villages supposés rebelles. Ces supplétifs issus principalement des tribus arabes nomades en mal de territoires pastoraux des périphéries du Darfour, sont désormais étoffés par des jeunes venus de tout le Sahel. La gestion de ces « soldats de fortune » est confiée à Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », un aventurier lui-même originaire du Darfour et ancien vice-président du CMT (avril-août 2019). Ils sont chargés du contrôle des frontières, donc du racket des migrants, et ont mis la main sur les gisements aurifères du djebel Amir, au nord du Darfour, où opèrent des dizaines des milliers d’orpailleurs venus de toute l’Afrique. Surtout, depuis 2015, entre 8000 et 10000 d’entre eux sur les quelque 60000 dont dispose Hemedti ont été « loués » à l’Arabie saoudite qui les utilise comme chair à canon dans la guerre du Yémen. Ces différentes activités ont fait la fortune de Hemedti, dont les troupes forment une véritable armée, mieux équipée, mieux payée et entraînée que les forces régulières. Grâce à ces soutiens, Hemedti est devenu le personnage le plus puissant de l’échiquier politique soudanais, même s’il se tient derrière le chef de l’État en titre, le général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil de souveraineté depuis août 2019 (2). Depuis l’instauration de la révolution de salut public en 1989, sous la férule de l’islamiste (Frères musulmans) Hassan al-Tourabi (1932-2016), l’hostilité née de la rivalité pour la direction de l’islam mondial n’a pas varié : le mentor du nouveau régime s’est évertué à faire de Khartoum une rivale de Riyad, accueillant Oussama ben Laden (1957-2011) et Al-Qaïda entre 1991 et 1996, ainsi que, chaque année, une conférence arabo-islamique réunissant les mouvements insurrectionnels islamistes de la planète, pour une démonstration de force – ou de  capacité de nuisance – s’étendant des groupes armés algériens à l’insurrection d’Abou Sayyaf aux Philippines.

Certes, la mise à l’écart de Hassan al-Tourabi après l’attentat contre le président égyptien Hosni Moubarak (1981-2011) en 1995, qui a conduit à mettre le Soudan sur la liste des États soutenant le terrorisme, les attentats contre les ambassades américaines de Dar es-Salam (Tanzanie) et Nairobi (Kenya) en 1998, et la découverte du pétrole au tournant des années 2000, avaient conduit le Soudan à modérer ses positions. Le 11 septembre 2001 avait rapproché Khartoum de Washington, les services spéciaux soudanais (NISS) du général Salah Gosh n’hésitant pas à ouvrir à la CIA leurs dossiers sur les mouvements islamistes ; pour autant, le Soudan avait gardé ses liens étroits avec l’Iran, et surtout avec le Qatar (3), provoquant colère et méfiance en Arabie saoudite. Coopération militaire et sécuritaire avec Téhéran, coopération diplomatique et économique avec Doha se complétaient pour contester la suprématie revendiquée par Riyad de part et d’autre de la péninsule Arabique. Certes, l’Arabie saoudite avait finalement obtenu, à l’issue des « printemps arabes » (4), que le Soudan rejetât son alliance historique avec l’Iran, et rejoignit en 2015 la coalition antihouthistes au Yémen.

Mais les relations furent maintenues avec le Qatar après sa mise sous embargo en mai 2017, et amplifiées par la concession par Khartoum de la remise en état de la rade de Souakin. Ce port abandonné en 1905 au large des côtes du Hedjaz fut depuis le XVIe siècle sous la domination ottomane, le port historique d’embarquement des pèlerins africains vers Djeddah, accès des lieux saints de La Mecque et Médine : un défi de Khartoum à la dynastie des Al-Saoud et à sa suprématie sur l’islam mondial à la fois symbolique par sa résonance en Afrique sahélienne et un rappel de la conquête du Hedjaz par les Al-Saoud en 1925, et par la menace concrète que pouvait représenter l’installation d’une base navale turco-qatarienne en face d’un centre économique névralgique d’Arabie. D’autre part, l’asile fourni aux Frères musulmans égyptiens pourchassés par le régime d’Abdel Fattah al-Sissi après le coup d’État du 30 juin 2013, ainsi que l’aide apportée au Hamas, indisposait l’Égypte et ses alliés, d’Israël au Golfe. L’affaiblissement du régime de Khartoum sur la scène intérieure depuis 2018 avait donc incité Salah Gosh, rentré en grâce à la tête du NISS après une mise à l’écart de près de dix ans, à prendre langue avec Riyad et Abou Dhabi pour parvenir à un rapprochement.

La chute d’Omar al-Béchir, une victoire saoudienne

Au cours de nombreux allers-retours de part et d’autre de la mer Rouge, à la suite du déclenchement de l’insurrection populaire en décembre 2018, Salah Gosh et Hemedti mirent au point avec les Saoudiens l’éviction d’Omar al-Béchir, bouc émissaire parfait de la colère populaire, d’autant que frappé d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI), il ternissait l’image du régime à l’étranger (5). Sa chute et la destruction de l’« État profond » islamiste hérité de Hassan al-Tourabi furent menées à bien le 11 avril 2019 par Salah Gosh en personne (6). Pour autant, cette éviction, l’emprisonnement qui suivit et la mise en accusation pour un délit véniel de corruption ne suffirent pas à calmer les attentes de la population, qui réclamait la fin du régime militaire en place depuis 30 ans. Salah Gosh, haï par la foule, étant mis en prison – ou s’étant mis à l’abri en attendant des jours meilleurs ? – , les nouveaux dirigeants du CMT, le général Al-Burhan se rendit à Abou Dhabi et au Caire, et Hemedti rencontra à Djeddah le prince héritier saoudien, Mohamed bin Salman, le 24 mai pour demander des « instructions ». Peu après leur retour éclatèrent les massacres du 3 juin, qui mettaient fin au sit-in face au QG de l’armée à Khartoum, faisant plus de 200 morts et disparus : ayant atteint leurs objectifs de mise à l’écart d’Omar al-Béchir, les forces armées espéraient briser le soulèvement populaire, avec la bénédiction de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Mais, dès le 5 juin, les États-Unis appelèrent le royaume Al-Saoud à cesser d’attiser la violence au Soudan, une prise de position inattendu qui préfigurait le soutien des démocraties occidentales au mouvement de contestation (7).

Après une nouvelle manifestation populaire massive le 30 juin, qui prouvait la capacité d’organisation et la détermination du mouvement populaire, les négociations entre militaires et civils purent reprendre sous l’œil vigilant du Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed Ali (depuis 2018), mandé par l’Union africaine (UE) et les États-Unis. L’accord finalisé le 17 août 2019 comporte la nomination d’un Conseil de souveraineté de 11 membres, appelé à diriger le pays durant une période transitoire de trois ans, sous la direction d’Al-Burhan, chef de l’État représentant la caste militaire au pouvoir. Un Premier ministre, Abdallah Hamdok, a été nommé d’un commun accord le 21 août ; il lui a fallu trois semaines pour obtenir l’accord des militaires sur le choix de ses ministres civils : le cabinet compte 18 membres, dont 4 femmes (une est de religion copte), ce qui a été abondamment souligné en Occident et qui a valu le soutien louangeur de la communauté internationale. Mais deux portefeuilles clés, la Défense et l’Intérieur, restant aux mains de militaires. Un partage des tâches qui revient à confier aux civils la gageure de redresser l’économie nationale, avec le risque d’endosser la responsabilité de l’échec, et de susciter frustrations et désarroi de la part de leurs soutiens dans l’opinion publique, tandis que les militaires gardent la haute main sur le pouvoir et sans doute les prébendes qui lui sont liées.

L’engagement saoudo-émirien : alliés ou rivaux ?

Cette victoire apparente et partielle du mouvement de revendication populaire a été avalisé par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis et relégué provisoirement au second plan leur protégé Hemedti. Les deux monarchies se prêtent d’apparemment bonne grâce au rôle qui leur est imparti de donner un ballon d’oxygène financier au Soudan. Les trois milliards de dollars qui avaient été promis à Omar al-Béchir pour calmer la foule seront décaissés pour le redressement de la monnaie nationale (livre soudanaise), et pour la livraison de pétrole et de blé, d’ici à la fin 2028. Le premier objectif de l’Arabie saoudite a été l’élimination des Frères Musulmans qui contestent la légitimité du wahhabisme – sur le plan doctrinal – en particulier le refus du sectarisme anti-chiite en vogue à Riyad – et la mainmise de la dynastie des Al-Saoud depuis un siècle sur les lieux saints de l’islam. Comme nous l’avons déjà souligné, Omar al-Béchir donnait toujours asile aux Frères musulmans pourchassés par le régime militaire égyptien depuis juin 2013, et avait conservé des liens anciens et étroits avec le Qatar et la Turquie, alimentant le soupçon de duplicité. L’épuration de l’armée, mise sous la coupe de commissaires politiques islamistes depuis juin 1989 est désormais engagée. Pour Riyad, la chute du régime militaro-islamiste de Khartoum est donc une revanche longtemps attendue.

Mais l’intervention saoudienne s’explique aussi par le rôle nouveau que joue la mer Rouge dans les projets de Mohamed ben Salman. Celui-ci a décidé de réorienter le développement  de son pays  vers la mer Rouge : dans sa Vision 2030, elle symbolise l’ouverture et l’avenir avec le projet NEOM. Cette cité artificielle vouée aux technologies du futur est censée s’y déployer, sur la route maritime entre l’Extrême-Orient et l’Occident, alors que le Golfe, mer fermée et stérile, est le lieu de la confrontation avec l’Iran, rival inexpiable. Pour contrôler cet axe maritime, l’Arabie saoudite a créé en janvier 2019 l’Organisation des pays riverains de la mer Rouge, à laquelle ont été conviés les concernés – mais ni l’Éthiopie ni les Émirats arabes unis, qui ont pourtant de forts intérêts stratégiques et économiques à y faire valoir. Les Émirats arabes unis jouent dans le dossier soudanais – comme vis-à-vis de l’intervention au Yémen, un rôle apparemment en harmonie avec leur allié saoudien. Mais les buts comme les moyens, sont sensiblement différents, et pourraient même conduite à une opposition plus affichée. Les Émirats Arabes Unis préparent eux aussi l’après-pétrole. Mais leur objectif premier est de contrôler l’accès au continent africain par des points d’appui clés sur les
rivages de part et d’autre du golfe d’Aden. C’est ainsi que les forces supplétives émiraties se sont déjà confrontées aux forces soutenues par Riyad au sud du Yémen, et que leur enjeu immédiat est centré sur les ports donnant accès au massif éthiopien. Ils ne sont que marginalement présents dans la mer Rouge, si ce n’est avec Assab, base-clé de l’intervention au Yémen, mais aussi demain d’accès à l’Éthiopie. Les Émiratis ressentent avec irritation leur exclusion du projet saoudien de la nouvelle organisation pilotée par Riyad, et ils souhaitent éviter de laisser le champ libre à l’Arabie saoudite au Soudan.

Un Soudan stable, un atout dans le nouveau « Scramble for Africa » ?

Le Soudan fut jusqu’en juillet 2011 le plus vaste pays d’Afrique, s’étendant du tropique du Cancer aux lisières de l’équateur : une diversité de climats et de milieux traversée par les cours du Nil Bleu et du Nil Blanc, qui pouvaient faire de cet espace faiblement peuplé un eldorado de développement agricole, en dépit de la sécession du Sud, plus arrosé. De plus les ressources de son sous-sol sont également abondantes (9). Les pays du Golfe ont depuis longtemps compris l’intérêt d’investir dans la « sécurité alimentaire ». L’Arabie saoudite a ainsi investi 13 milliards de dollars dans ce pays exsangue entre 2000 et 2017, selon l’institut Clagendael aux Pays-Bas (10). Dès les années 1980, des banques islamiques ou des magnats, comme Adnan Khashoggi, y avaient déjà obtenu des concessions agricoles de dizaines, voire de centaines de milliers d’hectares. Cet engouement s’est accentué ces dernières années avec l’érection de sept barrages sur les « cataractes » qui barrent le Nil en aval de Khartoum (11). Ces investissements reposent sur la spoliation des terres ancestrales des communautés villageoises ou nomades, et soulèvent donc une opposition déterminée qui freine l’engouement des investisseurs. La mise en place d’un régime stable et moins corrompu à Khartoum pourrait être un facteur de stabilisation de cette ressource, au service du développement soudanais Le sous-sol est une autre source d’intérêt de la part des investisseurs internationaux : le Soudan est le deuxième producteur d’or du continent derrière l’Afrique du Sud, mais ce pactole est entièrement dissipé et ne bénéficie pas au développement du pays (12). D’autres minerais attisent les convoitises, comme le chrome, exploité depuis des décennies, et les terres rares sont dans tous les esprits, en quête de nouveaux gisements pour briser le quasi monopole détenu par la Chine.

Mais l’implication des monarchies du Golfe au Soudan ne peut se comprendre qu’en l’inscrivant dans une perspective plus large : les Émirats arabes unis ont gardé leur vocation ancestrale de puissance maritime : l’occupation du Yémen du Sud et en particulier des ports du Hadramaout et d’Aden, ainsi que de l’île de Socotra, par les forces émiraties, constitue l’ébauche d’un écheveau qui se poursuit sur les côtes somalies et le long de l’océan Indien. La Corne de l’Afrique, de même que le détroit de Bab el-Mandeb, est donc le socle d’une stratégie émiratie qui rejoint la Libye où opère leur champion, le général Khalifa Haftar. Dans cette optique, les Émiratis s’appuient plus sur l’armée régulière soudanaise dans leur engagement au Soudan, que les Saoudiens, qui voient en Hemedti un instrument de lutte efficace contre leurs compétiteurs idéologiques de l’islam militant et au besoin, d’intervention dans toute la bande sahélienne.

Il importe de saisir la particularité du Soudan dans l’ensemble des soulèvements qui embrasent le monde arabe ; si les causes de la révolte de la révolte sont similaires, de la corruption rampante à l’arrogance des dirigeants qui s’appuient sur des divisions d’un autre âge, le soulèvement populaire soudanais se distingue par la maturité de ses acteurs : le Soudan bénéficie en effet d’une expérience ancienne de l’action politique, et de cadres intellectuels et administratifs de valeur. Cette capacité organisationnelle et manœuvrière lui a permis d’articuler la révolte populaire de la jeunesse urbaine avec des revendications structurées, et de surmonter les aléas des différents épisodes qui se sont succédés depuis un an. Ce réalisme et cette compétence sont un gage de succès dans la période de transition qui s’ouvre, avec un soutien affiché des pays occidentaux, et contre les aventures qui pourraient tenter d’autres acteurs du Golfe ou d’ailleurs.

M. Lavergne



La mer Rouge peut-elle s’embraser ?

Un article de Marc Lavergne paru dans le Grand Dossier  n°46 de la revue Diplomatie ( août-septembre 2018) , consacré aux « Mers et océans. géopolitique et géostratégie » :

Sommaire : https://mail.google.com/mail/u/0/#search/mer+Rouge/FMfcgxvxBjfPffgFzccFgmqzgkWfqBzk? projector=1&messagePartId=0.2

Article : https://mail.google.com/mail/u/0/#search/mer+Rouge/FMfcgxvxBjfPffgFzccFgmqzgkWfqBzk?projector=1&messagePartId=0.1

 



« Sharjah, l’anti-Dubai ? »

Un article de Marc Lavergne publié dans le numéro 409 (juillet 2018) de la revue Urbanisme :

https://www.urbanisme.fr/villes-du-golfe-modeles-urbains/dossier-409/EDITO#

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« Les Kurdes : un peuple médite sur son destin », plus de quarante ans après…

Je rentrais d’une escapade au Kurdistan d’Irak, dans le maquis du PDK de Mollah Moustafa Barzani. J’étais encore novice dans la région, n’ayant guère connu que le Yémen et la Syrie où j’achevais un mémoire de géographie chez les montagnards du Haut-Qalamoun. Et j’étais élève à Sciences Po, ce qui  n’apportait (déjà ?) aucune garantie de compétence pour comprendre la marche du monde…Avec Francis Grégoire un copain d’enfance de mon village, on était donc partis comme des grands crapahuter dans les montagnes enneigées du Zagros, en passant par Téhéran – et par l’inévitable Savak.Les Kurdes  un peuple médite sur son destin

Au cours des longues soirées de discussions sous la tente avec les camarades du Comité Central, autour d’un poêle à mazout fumant, j’avais compris que les Kurdes ne revendiquaient pas l’indépendance, et que les liens qui les rattachaient à l’Irak étaient bien plus profonds et anciens qu’on ne voulait le croire en Occident. Mais que même les droits politiques minimes qu’ils revendiquaient ne pouvaient être reconnus dans le cadre de la dictature installée à Bagdad. Il me restait encore à éprouver le cynisme des Grandes Puissances : la CIA et le Mossad soutenaient à bout de bras la rébellion, qui s’inscrivait dans le cadre de la Guerre froide, mais les Etats-Unis et Israël avaient décidé d’arrêter les frais.

Le 6 mars, le Chah d’Iran et Saddam Hussein, vice-président de la République baassiste, signaient l’accord d’Alger, qui échangeait les Kurdes contre le Chatt el Arab. Piétinant dans la tempête de neige, l’exode commençait pour la population et les peshmergas, en direction d’Oshnovieh, sur la frontière iranienne. Les combattants déposaient leurs armes devant les agents iraniens, et un hélicoptère emmenait Musapha Barzani et ses deux fils, Idriss et Massoud,  vers un exil incertain.

De retour à Téhéran, j’écrivis plusieurs papiers pour payer nos billets pour la France. Je ne les avais jamais lus, appelé par d’autres horizons et ne sachant même pas s’ils avaient été publiés.  Puis la révolution islamique étant passée par là. Mais un ami les a retrouvés récemment à la Bibliothèque nationale à Téhéran.

Il ne s’agit pas tant de l’émotion ou de la lamentation de rigueur lorsque l’on évoque le destin des Kurdes, mais, sans aucune nostalgie, du déclin historique et inéluctable de l’intelligence et de la puissance de l’Occident face à la marche du monde. J’étais certes encore un peu naïf, mais dans Le Monde, Jean Gueyras, plus chevronné et lucide,  s’interrogeait pour savoir si les Kurdes n’avaient pas lâché « la proie pour l’ombre », en refusant l’autonomie culturelle que leur proposait Saddam Hussein…De Halabja à Afrine, le pire était encore (et est toujours) à venir…



Jeu d’échecs sur la mer Rouge

Marc Lavergne ce mercredi 28 mars sur RFI en anglais : Le Qatar et le Soudan montent en gamme dans leur vieille alliance contre l’Arabie Saoudite, qui devient un ménage à trois avec la Turquie, autour de la cité portuaire historique de Suakin.

Il s’agissait naguère de prendre en tenailles l’Arabie saoudite, à l’époque (1992) où Ben Laden avait installé Al-Qaida à Tokar, dans le delta du Gash, et où Al-Jézira lançait sa révolution médiatique (1996) contre la forteresse saoudienne. En 2006 encore, lorsque j’intervenais à l’ONU au nom du groupe d’experts du Conseil de sécurité pour le Darfour, c’est le délégué du Qatar, à l’époque membre non-permanent, qui défendait avec virulence – et compétence – le dossier soudanais, dont les diplomates l’attendaient à la porte.

On rejoue donc la partie, avec la concession de Suakin à la Turquie et au Qatar. Mais la donne a changé : la mer Rouge devient un enjeu régional et global, avec d’abord les projets de Sissi sur le canal de Suez, puis de l’Arabie saoudite avec le projet Vision 2030 au Nord, et en dernière date le projet égypto-saoudien à l’entrée du golfe d’Aqaba, qui intègre Israël et la Jordanie dans une alliance contre toutes les « forces du mal » : le Hamas  le Hezbollah et l’Iran et leurs supporters susnommés.

Pour le Qatar, il s’agit de rendre la monnaie de sa pièce à l’Arabie et à ses alliés en développant une stratégie offensive, aux portes de La Mecque qui plus est; pour la Turquie, de chausser les bottes de l’empire ottoman de la mer Rouge à l’océan Indien et jusqu’en Afrique du Sud, comme l’avait fait avec succès le mouvement de Fethullah Gülen. Rappelons que le port oublié de Suakin sous contrôle ottoman fut pendant des siècles et jusqu’à la fondation de Port-Soudan par les Britanniques en 1905, le port d’embarquement des pèlerins de toute l’Afrique sahélienne vers Jeddah, et que l’idée qu’il puisse devenir une porte d’entrée de la Turquie sur le continent africain a une certaine résonance de part et d’autre.

Le Yémen garde sa place, confuse, dans ces stratégies, car personne ne sait comment se dénouera l’écheveau…Mais le soutien opportuniste du Soudan à l’ alliance saoudo-émirienne paraît comme ce qu’il était :  de la poudre aux yeux, un appeasement nécessaire mais temporaire. Quant à la relation égypto-soudanaise, elle devient carrément exécrable.

La France et ceux qui, comme elle, ont cru pouvoir ménager la chèvre et le chou, Arabie, Emirats et Qatar d’un côté, Egypte et Soudan de l’autre, selon la bonne vieille formule que toutes les dictatures sont bonnes à prendre, et en tous cas meilleures que les démocraties, pour le business et les ventes d’armes, risquent de se trouver « embarrassées ». Tant pis pour elles, de toutes façons elles ne pèsent plus dans ce « Grand jeu » qui leur échappe.

 

https://www.dailysabah.com/africa/2018/03/26/sudan-qatar-ink-4-billion-deal-to-develop-suakin-seaportMarc



RFI Appels sur l’actualité Partenariat Egypte/Arabie Saoudite

Réponse à la question d’un auditeur de Côte d’Ivoire le 9 mars 2018

Visite du prince Mohamed bin Salman au Caire et engagement sur l’intégration régionale autour de projets de développement

Délicat d’aborder ces sujets sur une chaîne publique française à diffusion internationale : l’Arabie Saoudite et l’Egypte sont nos deux principaux « partenaires » comme on dit pudiquement, dans la région, c’est-à-dire nos plus gros clients, et donc au sens propre, nos « donneurs d’ordres ».

Les mirages d’une mondialisation « hors sol »

De quoi s’agit-il ? D’un nouveau volet du projet « Vision 2030″ de MBS : la « mise en valeur » du littoral saoudien au nord de la mer Rouge, une région désertique et excentrée que j’avais parcourue en 1981 dans le cadre d’une mission du ministère saoudien de l’agriculture et des eaux, pour la modique somme de 500 milliards de dollars.

Concrètement, ce projet NEOM, qui n’a été précédé d’aucune étude sérieuse de faisabilité, ni technique, ni économique ou financière, vise à dégager  un nouvel horizon pour l’Arabie Saoudite, pour tenter de sortir sans trop de casse de l’ère du tout-pétrole. Ce projet mirifique, à dominante touristique, prévoit  une extra-territorialité attractive pour les investisseurs industriels et technologiques : il s’agit  d’attirer des financements internationaux qui donneront ainsi une assurance-vie à l’Arabie, et plus spécifiquement à la famille régnante.

Pour étoffer le projet et le rendre plus crédible (le délai de 12 ans jusqu’à sa mise en route est si illusoire qu’on s’étonne qu’aucun commentateur ne l ‘ait relevé), MBS se rend dans l’ Egypte de Sissi, elle aussi toujours en quête de chimères pour sortir du marasme. Non pas pour trouver des fonds, bien sûr, puisque l’Arabie est le banquier de l’Egypte, client insolvable, mais pour le coupler avec un micro-projet égyptien du même ordre. Depuis Sadate, les gouvernements égyptiens ont abandonné l’idée de développé leur pays à partir de la vallée et du delta, où se trouve la population, les campagnes et les villes engorgées et ingérables.

En quête de « nouvelles frontières »

Les déserts et les côtes sont désormais les « nouvelles frontières » d’une Egypte retournée comme un gant. Moubarak s’était installé à demeure à Charm el Cheikh, au Sinaï, après en avoir chassé la population bédouine, et en avait fait sa capitale diplomatique.

Aujourd’hui, après avoir donné à l’Arabie deux îles qui verrouillent l’entrée du golfe d’Aqaba, Tiran et Sanafir, en dépit d’un baroud d’honneur de la Cour Suprême égyptienne et l’offuscation des Egyptiens, Sissi sort de sa casquette la création d’un fonds d’investissement de 10 milliards de dollars, destiné à financer un projet de développement sur un périmètre de 1000 km2 face à la rive saoudienne du détroit de Tiran. Il s’agit de créer une zone franche internationale destinée à accueillir les paquebots de croisière, et toutes les nouvelles lunes de la nouvelle économie : énergies renouvelables, écotourisme, biotechnologies, lors d’une première phase à démarrer début 2019 pour une entrée en activité en 2022. Pour cocher toutes les cases, on y a joint la protection des coraux, mais aussi, pour rester sérieux et crédible, la construction de cinq palais.

Derrière ces fadaises, qui font suite au « doublement » du canal de Suez, inauguré naguère en présence du président français François Hollande, ou à la mise en valeur agricole annoncée de 700 000 feddan (environ 300 000 ha) de désert dans la dépression de Farafra, projets mirifiques dont on n’entend plus parler, il y a un vrai projet géostratégique.

La « Sainte Alliance « 

Tous contre l’Iran

Derrière ces projets se profile en effet la nouvelle alliance qui vise à dessiner la nouvelle carte du Moyen-Orient : avec Israël et la Jordanie, ces quatre pays forment le socle de la résistance à l’avancée iranienne dans la région. L’alliance entre Israël et l’Egypte est déjà  depuis longtemps – avec l’intermède de la présidence Morsi  – le pilier de la survie de l’Egypte, sous la houlette américaine, qui entretient financièrement les deux armées. Et la Jordanie est gérée directement depuis Tel Aviv et Washington. L’élément nouveau est l’engagement ouvert de l’Arabie Saoudite aux côtés d’Israel dans le « containment » et la déstabilisation de l’Iran.

Ces projets de développement sont certes le fait de dirigeants ineptes en ce qu’ils s’illusionnent (ou pas ?) sur les capacités de leurs pays et ignorent les attentes de leur population ; mais ils sont assez cohérents avec ce manque d’intérêt en ce qu’ils misent sur un redressement économique sans effort et sans réformes structurelles du fonctionnement de l’Etat et de la société : « tout changer pour que rien ne change ».

Kill Dubai !

J’y vois également, avec la localisation de ce projet à l’entrée du canal de Suez, à un emplacement privilégié sur une artère vitale du commerce internationale, l’intention de marginaliser Dubaï en la concurrençant sur son terrain. Dubai a jusqu’à présent mené la course en tête de la mondialisation économique. mais elle est située sur une mer fermée. Par ailleurs, son succès attise jalousie et rancœur, car elle a le défaut d’être attractive par sa permissivité contrôlée, d’offrir un modèle de réussite, de faire contrepoids à Abou Dhabi et surtout d’être le poumon de l’Iran.

Derrière la Sainte Alliance contre l’Iran, on perçoit donc toutes les implications de ces projets que le prince MBS concocte avec les stratèges de Trump et de Netanyahu : « règlement » de la question palestinienne par l’élimination du Hamas et des Frères Musulmans partout où ils constituent une menace, imposition d’un protectorat sur le Qatar et le Yémen, comme c’est le cas du Bahrein…

Reste la Chine et ses nouvelles « routes de la soie » : elle reste discrète mais peut être intéressée à jouer les « pousse au crime » en prêtant les fonds nécessaires, en tablant sur leur échec pour récupérer sa mise sous forme de cessions et de concessions de toutes sortes, à commencer par le pétrole et ses infrastructures : un remake de la dette ottomane, qui permit aux puissances européennes de démanteler l’empire ottoman à la fin du XIXème siècle. L’Arabie Saoudite a déjà décidé de céder 5 % de l’Aramco pour entamer le financement de ses projets…

 

 

 



Géopolitique de Dubai et des Emirats Arabes Unis

Ma recension du livre de William Gueraiche, publié chez Arbre bleu, Nacy, 2014, 321 pp.

A lire dans les Cahiers d’EMAM n°29, 2017, sur www.emam.revues.org



Damiette, une ville prospère d’Egypte au péril de la mondialisation

Sous-titre : Ruine des activités productives traditionnelles, et déstructuration sociale sur fond de modernisation technologique, de logiques globales et de retrait de l’Etat.

Un « carnet de terrain » de Marc Lavergne, dans la dernière livraison des Cahiers d’EMAM n°29 2017 pp.183 à 216, une version enrichie de cartes et photos de l’article paru dans Egypte/monde arabe n°14/2016. A lire dans www.emam.revues.org

 



Note de lecture. Alexandre Kazerouni : « Le miroir des cheikhs. musée et politique dans les principautés du golfe Persique »

Note de lecture

Alexandre Kazerouni : « Le miroir des cheikhs. Musée et politique dans les principautés du golfe Persique », coll. Proche-Orient, PUF, 265 pages, 2017

Ce titre1 juxtapose deux thèmes en apparence distincts, la politique muséale et la géopolitique des principautés2 du Golfe, pour en souligner le rapport de causalité. Il donne ainsi à voir deux sujets méconnus : d’abord les enjeux réels de la politique muséale des principautés du Golfe, symbolisée en France par l’implantation du Louvre à Abou Dhabi, et en arrière-plan, la véritable nature du pouvoir en place dans ces principautés et son rapport à la société locale comme au monde extérieur. Cette approche s’appuie sur une longue enquête de terrain, sous forme de nombreux entretiens avec les personnalités qui ont joué ou jouent encore un rôle dans la mise en œuvre de cette politique, mais aussi par la connaissance qu’a l’auteur de la culture et de l’histoire des deux rives du Golfe.

Ce que nous rappelle en premier lieu ce livre, c’est que les principautés arabes de la rive sud du Golfe ne sont pas seulement le produit de la colonisation britannique et de la découverte du pétrole, mais d’une longue histoire, marquée par leur rôle de corridor commercial convoité entre l’Occident et l’Extrême-Orient et de pont entre les deux rives de cette Méditerranée qu’est le golfe Persique, et aussi, sur chaque rive, par le rapport entre l’intérieur et la côte : la géographie tient, aux échelles régionale et locale, une large part dans la gestation de la société golfienne d’aujourd’hui. Ce rappel est d’autant plus utile que la communication des dynasties du Golfe, complaisamment relayée en Occident, tend à schématiser et déformer la réalité historique et humaine de ces sociétés. L’idée étant de masquer que la société est dominée par des pouvoirs autocratiques, souvent d’imposition récente, et qui représentent les intérêts de grandes familles bédouines originaires de l’intérieur de la péninsule arabique. Cette thèse tente de démontrer que ces dynasties demeurent étrangères, sinon hostiles, à la fabrique humaine cosmopolite des ports de la côte où elles ont implanté leur domination.

La politique culturelle est un objet apparemment anodin. On peut l’imaginer déconnectée des préoccupations immédiates imposées par un environnement instable ; mais elle offre en réalité un angle novateur de compréhension de ces dynamiques et de ces enjeux de pouvoir : elle révèle les clivages sous-jacents aux transitions dynastiques, souvent des moments de tension et d’incertitude au sein des familles dirigeantes ; elle apporte aussi des éléments précieux de compréhension des évolutions internes de ces sociétés, dont on a eu un aperçu lors des soulèvements arabes depuis 2011. La répression impitoyable du soulèvement populaire à Bahreïn, les manifestations de la jeunesse d’Oman, et la plongée du Yémen dans un chaos aux multiples acteurs, ont contraint les dirigeants des autres États de la péninsule à adopter des mesures de précaution pour prévenir toute menace sur leur pouvoir.

L’argument central autour duquel s’articule la démonstration est l’opposition entre deux politiques muséales successives et concurrentes, celle des « musées-racines » et celle des « musées-miroirs », qui coexistent désormais sans se rencontrer.

Les « musées-racines » ont eu pour but, selon l’auteur, de mettre en lumière, depuis leur apparition au début du XXème siècle, l’histoire et la société des cités – vouées à devenir des Etats – de la rive sud du Golfe, dans leur diversité historique et humaine. Ils furent à l’origine l’émanation des clubs culturels, à travers lesquels les sociétés marchandes des ports s’ouvrirent aux courants du nationalisme arabe nés de la crise, puis de la désintégration de l’empire ottoman, puis de la mise ous tutelle de l’empire perse. Ces musées étaient – et sont encore, en dépit de leur marginalisation politique – le témoin de cette modernisation, née de la bourgesoie commerçante « éclairée », puis captée par la bureaucratie des entités naissantes soumises à la Couronne britannique. Celle-ci émane de ce « petit peuple des ports », lié avant l’ère pétrolière, à la bourgeoisie commerçante ; les fils de ce petit peuple aurait été captés, à travers l’éducation moderne, par les grandes familles lignagères détentrices du pouvoir politique et formés dans les grands centres culturels et intellectuels du monde arabe, pour fournir les cadres administratifs des émirats modernes. Puis le retournement du marché pétrolier durant les années 80, et les difficultés financières dues à la guerre Iran-Irak, permirent à cette nouvelle classe éduquée de s’émanciper et de revendiquer sa part de l’histoire nationale, et donc du pouvoir.

Les musées-racines seraient le reflet de cette revendication. Ils ne présentent pas d’œuvres valorisées sur le marché de l’art international, mais les travaux et les jours des groupes humains présents de longue date entre rivages et arrière-pays désertique ou montagneux : paysans oasiens, pêcheurs de perles, navigateurs au long cours vers l’Inde ou l’Afrique orientale, commerçants oscillant entre la Perse et l’Arabie, ainsi que Bédouins nomades ou sédentarisés. Ils sont destinés à l’éducation de la population, et visent à renforcer sa cohésion et son ancrage dans son milieu comme dans une histoire partagée3. Ils sont sous la tutelle des ministères de la Culture, gérés par des bureaucrates acquis aux idéaux unificateurs du nationalisme arabe. A titre d’exemple, me revient en mémoire le modeste musée de Ras el Khaimah abrité dans l’ancienne résidence fortifiée des Qawasim, édifiée au XVIIIème siècle. Visité durant les années 90, il présentait les témoignages d’une histoire millénaire, d’un artisanat de bijouterie, d’armurerie, d’ébénisterie et de poterie, remontant au néolithique, au 2ème millénaire avant JC, et faisant appel aux produits de la terre et de la mer, voire de l’outremer et s’achevant symboliquement avec les tableaux représentant l’attaque britannique de 1809.4

A l’opposé, me promenant un soir de 2002 sur la corniche d’Abou Dhabi, je tombai par hasard sur une modeste exposition de folklore, installée sur la plage au pied des imposantes tours de bureaux : ce n’étaient que des tentes éclairées par des lumignons sur le sable de la plage. De rares visiteurs, surtout des mères avec leurs enfants, circulaient d’une tente à l’autre et découvraient de pauvres objets de la vie d’antan, surveillés par les vieillards qui les avaient exhumés pour l’occasion : les viatiques essentiels de la vie nomade, outres, coussins, couvertures, ustensiles de cuisine ou antiques tromblons et leurs poudrières. Un de ces guides bénévoles me montra fièrement son permis de conduire, posé sur un guéridon : il portait le n°7…Quant aux musées du fort Al-Fahidi de Dubaï ou d’Abou Dhabi, ils ne donnent à voir que le dénuement dans lequel vivaient les sociétés bédouines et que décrivait encore Wilfred Thesiger lorsqu’il les découvrit au lendemain de la 2ème guerre mondiale5.

L’auteur rappelle justement que les musées masquent autant qu’ils révèlent. Ces musées-racines sont déjà sélectifs, donnant à voir une image figée et idéalisée de la vie d’antan, détachée de tout contexte historique, et épurée de tout contentieux entre les différents groupes en présence. Le musée de Charjah, aujourd’hui au centre d’une vaste opération de rénovation du centre ancien, dans une perspective d’attraction touristique6, est révélateur : l’émirat y est présenté à travers ses divers territoires, dispersés entre les rives du golfe Persique et du golfe d’Oman ; mais la constitution de cet ensemble disparate et les composantes de son identité ne sont mentionnées nulle part, non plus que l’histoire complexe de l’empire maritime des Qawasim dont il est l’héritier, et dont la base était Ras el-Khaimah, devenu un émirat séparé, dirigé par une autre branche de la famille7.

Les « musées-miroirs », en revanche, ont été créés depuis la dernière décennie du XXème siècle ; ils procèderaient de la volonté des dirigeants de se rapprocher des opinions publiques occidentales, en projetant une image de modernité et d’ouverture. Plus que par l’évolution des cours du brut ou par la révolution khomeiniste en Iran, cette nouvelle politique aurait été déterminée, selon l’auteur, par l’invasion du Koweït en août 1990. Celle-ci a en effet démontré la fragilité de ces dynasties, et la leçon qui en aurait été retenue est que le soutien des opinions publiques occidentales était indispensable à leur sécurité, par-delà le soutien des milieux pétroliers, des marchands d’armes et des dirigeants politiques. Les musées-miroirs seraient donc l’expression d’un soft power ciblé en direction des milieux de la culture et des leaders d’opinion en Occident : ils permettent la promotion du mythe d’une société du Golfe dirigée par des « despotes éclairés », participant activement à une culture de paix et d’échange à l’échelle planétaire.

Les musées-miroirs seraient ainsi plus importants par la publicité qui leur est faite, par le choix de leurs architectes, tous de renommée internationale, que par leurs collections, leur fréquentation ou leur réalisation même. La plupart des projets ont pris du retard, ou restent à l’état d’épures, bien qu’ils mobilisent les meilleures équipes de conservateurs et de promoteurs occidentaux. Ils sont volontairement déconnectés de l’administration et de la culture du pays d’accueil, et n’ont pour interlocuteurs locaux que des membres éminents des familles régnantes, incompétents mais omniprésents, dans une démarche de personnalisation de la direction politique de ces Etats. Le propos de ces projets ne serait donc pas de fournir à la population locale, ou même aux touristes, un accès à une production culturelle contemporaine, mais d’être un objet d’étonnement et d’admiration à l’étranger, et de façon annexe, de placer le Golfe sur un marché de l’art mondialisé, occupant une niche à mi-chemin des places d’Extrême-Orient et d’Occident.

Les musées-miroirs sont ainsi l’enjeu de tractations et de compromis entre les attentes des initiateurs occidentaux de ces musées et celles de leurs bailleurs du Golfe8. Du côté occidental, l’auteur évoque les positions divergentes des tenants de musées « universels » visant à présenter l’art moderne international, de celles qui visent à faire de ces musées des vitrines de la relation idéalisée entre Orient et Occident9. Mais il ne se limite pas à cette analyse d’ensemble : il décline les politiques propres à chaque dynastie régnante, issues de grandes familles bédouines de l’intérieur de la péninsule. Il consacre ainsi un développement justifié au Musée d’art islamique de Doha, qui constitue un cas à part dans cette catégorie, puisqu’il ambitionne de répondre à un objectif particulier : celui de jouer, comme me l’avait confié Cheikh Hassan bin Muhammad al Thani, lors d’une précédente visite en 2010, un rôle historique comparable à celui des Abbassides, grâce auxquels avait été conservé et transmis le patrimoine scientifique et culturel de l’antiquité hellénistique, mais cette fois-ci à l’égard du patrimoine arabo-musulman. Comme dans d’autres domaines comme la télévision avec la chaîne Al-Jezira, le souci propre du Qatar est de justifier son existence aux côtés et à l’encontre de l’Arabie saoudite. Mais d’une manière plus générale, toutes ces familles régnantes, cramponnées à une légitimité fondée sur le lignage, cherchent à resserrer leur emprise sur leurs peuples, qui pourraient être tentés par une évolution démocratique. Elles visent donc à renforcer leur alliance/allégeance avec leurs protecteurs occidentaux, qui peuvent également faire contrepoids à l’ombre portée de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, qui plane toujours sur ces micro-Etats.

Dubaï avait pris le relais de Koweït, après l’invasion de cet émirat, comme pionnière de l’ouverture du Golfe à l’environnement régional et international. Elle est devenue une ville-événement, icône planétaire de la mondialisation économique et de la civilisation des loisirs, reléguant dans l’ombre l’austère Abou Dhabi. L’auteur explique en quoi la crise financière de 2008 a renversé la donne et en quoi ce renversement du rapport de force entre ces deux émirats a influé sur la nouvelle politique muséale d’Abou Dhabi. Aux côtés d’autres objets emblématiques comme la Grande mosquée Cheikh Zayed, le circuit Ferrari ou la Cité écologique Masdar, les musées en projet (Louvre, mais aussi Guggenheim et British Museum) participent de la nouvelle affirmation internationale du soft power d’Abou Dhabi. On peut ainsi distinguer les politiques plus affirmées du Qatar et d’Abou Dhabi de celles de Dubai et des émirats du Nord, tandis que le duel entre Doha et Riyadh fait le pendant, en plus brutal, de celui qui oppose Dubaï et Abou Dhabi. Une visite récente (février 2017) au musée d’art islamique de Doha corrobore les observations de l’auteur : ce musée appartient décidément au groupe des musées-miroirs ; mais l’art islamique présenté n’a d’une part d’islamique que le lieu d’origine des artefacts présentés (pour l’essentiel extérieurs au monde arabe, s’agissant majoritairement de la Perse, de l’Asie centrale et de l’Inde moghole), et d’autre part, lorsqu’il s’agit d’objets à caractère religieux, ils émanent souvent de sociétés chiites, alors que l’émirat est souvent présenté comme un héraut de l’islam sunnite le plus rigoriste, ce qui peut être interprété comme un défi à l’Arabie Saoudite voisine. Cette opposition constante, et naguère armée, entre Doha et Riyadh se conjugue toutefois avec celle qui sépare les tenants d’une identité « golfienne », celle des émirs au pouvoir, descendants de lignées bédouines prestigieuses issues du cœur du désert, et les tenants d’une adhésion au nationalisme arabe plus large et plus progressiste, issus du « petit peuple des ports ». Selon l’auteur, ces deux acceptions du nationalisme, ces deux visions du destin de ces sociétés coexistent en s’ignorant, à travers ces deux politiques muséales. Une coexistence qui serait permise par la rente pétrolière finançant l’entretien de deux systèmes de fonctionnement de l’Etat : un équilibre que l’on est en droit de considérer comme instable, tant il recèle d’incohérences et de contradictions…

Ce livre, écrit dans le style matter of fact d’une enquête nourrie de nombreux entretiens avec les personnalités impliquées dans la politique culturelle, sur place et en Occident, présente donc un double intérêt : sur le fond, il offre une nouvelle entrée, féconde, à la réflexion sur la question du pouvoir dans des sociétés opaques au regard des observateurs extérieurs ; il permet ainsi d’aller au-delà des considérations d’enjeu géopolitique global ou régional, de réalisations urbanistiques ou de succès économiques qui ont jusqu’à présent mobilisé l’attention, admirative ou critique, en Occident, et pourrait être élargi à d’autres objets, très médiatisés comme le sport, ou plus discrets comme la finance, dans lesquels s’inscrit la relation entre la région du Golfe et l’Occident. Il fourmille en outre d’informations précieuses et parfois inédites sur le fonctionnement de ces sociétés, hier et aujourd’hui. Mais il laisse volontairement de côté la part de la société du Golfe qui demeure extérieure car de nationalité étrangère, à ces manœuvres, tandis que demeure sans réponse la question de l’étrange absence d’intervention sous ces latitudes et sur ces défis, des acteurs politiques violents comme Al-Qaïda ou l’ « Etat islamique »…

1 La thèse qui a fourni la matière de cet ouvrage s’intitule « Le miroir des cheikhs. Musée et patrimonialisme dans les principautés arabes du golfe Persique », thèse de science politique, Paris, Institut d’études politiques, 2013, 2 vol., 1124 pages, sous la direction de Gilles Kepel ;

2Même si certains s’intitulent plus sobrement Etats (« dawla ») et si le Bahreïn est devenu officiellement un royaume, l’auteur estime à juste titre que ces différents territoires peuvent être considérés comme les domaines privés de familles princières, à l’origine des chefs de tribus promus par l’intervention britannique dans la région au début du XIXème siècle.

3Voir la série de cartes postales en annexe, collectées sur place à la fin des années 90.

4Voir la reproduction de la brochure du musée et de la carte postale figurant l’attaque de 1809.

5Wilfred Thesiger : Le désert des déserts, Coll. Terre humaine, Plon, 1978, 463 pages.

6Entreprise aux perspectives limitées à un tourisme musulman, dans la mesure où l’alcool est prohibé à Charjah, qui se veut ainsi un conservatoire des traditions et des normes islamiques, accolé à Dubai cosmopolite et « dévoyée ».

7Voir photos du chantier de rénovation du souk, de construction d’un hôtel moderne (Al Baït), de la Crique et de la mosquée chiite de Charjah sur le front de mer, ainsi que du musée de Charjah en PJ en mars 2017.

8 Cet ouvrage dévoile aussi l’engagement de plusieurs catégories d’acteurs du côté occidental, qui deviennent les « clients » et les serviteurs des dirigeants des États arabes du Golfe : d’abord les architectes et les concepteurs de la politique muséale, ensuite les personnalités politiques, les hauts fonctionnaires et les conservateurs des musées, dont il évoque les implications complexes. Celles-ci aboutissent souvent à un primat des intérêts personnels sur celui de la nation. Cette relation marque aussi un renversement du rapport entre le « Centre » et la « périphérie » du monde, et jette le doute sur les capacités de la France et de ses rivaux anglo-saxons, à continuer à jouer un rôle autonome dans les affaires du monde.

9 Se reporter à l’exposé des motifs du Louvre Abou Dhabi sur le site officiel : http://www.louvre.fr/louvre-abu-dhabi



Soirée-débat sur l’Egypte de Sissi Toulon 28 janvier 2017

Avec projection du film d'Anna Roussillon "Je suis le peuple'"


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