Observations « participantes » de Marc Lavergne chercheur au CNRS / An insider’s view about the course of events in the Middle East and the Horn of Africa

Jeu d’échecs sur la mer Rouge

Marc Lavergne ce mercredi 28 mars sur RFI en anglais : Le Qatar et le Soudan montent en gamme dans leur vieille alliance contre l’Arabie Saoudite, qui devient un ménage à trois avec la Turquie, autour de la cité portuaire historique de Suakin.

Il s’agissait naguère de prendre en tenailles l’Arabie saoudite, à l’époque (1992) où Ben Laden avait installé Al-Qaida à Tokar, dans le delta du Gash, et où Al-Jézira lançait sa révolution médiatique (1996) contre la forteresse saoudienne. En 2006 encore, lorsque j’intervenais à l’ONU au nom du groupe d’experts du Conseil de sécurité pour le Darfour, c’est le délégué du Qatar, à l’époque membre non-permanent, qui défendait avec virulence – et compétence – le dossier soudanais, dont les diplomates l’attendaient à la porte.

On rejoue donc la partie, avec la concession de Suakin à la Turquie et au Qatar. Mais la donne a changé : la mer Rouge devient un enjeu régional et global, avec d’abord les projets de Sissi sur le canal de Suez, puis de l’Arabie saoudite avec le projet Vision 2030 au Nord, et en dernière date le projet égypto-saoudien à l’entrée du golfe d’Aqaba, qui intègre Israël et la Jordanie dans une alliance contre toutes les « forces du mal » : le Hamas  le Hezbollah et l’Iran et leurs supporters susnommés.

Pour le Qatar, il s’agit de rendre la monnaie de sa pièce à l’Arabie et à ses alliés en développant une stratégie offensive, aux portes de La Mecque qui plus est; pour la Turquie, de chausser les bottes de l’empire ottoman de la mer Rouge à l’océan Indien et jusqu’en Afrique du Sud, comme l’avait fait avec succès le mouvement de Fethullah Gülen. Rappelons que le port oublié de Suakin sous contrôle ottoman fut pendant des siècles et jusqu’à la fondation de Port-Soudan par les Britanniques en 1905, le port d’embarquement des pèlerins de toute l’Afrique sahélienne vers Jeddah, et que l’idée qu’il puisse devenir une porte d’entrée de la Turquie sur le continent africain a une certaine résonance de part et d’autre.

Le Yémen garde sa place, confuse, dans ces stratégies, car personne ne sait comment se dénouera l’écheveau…Mais le soutien opportuniste du Soudan à l’ alliance saoudo-émirienne paraît comme ce qu’il était :  de la poudre aux yeux, un appeasement nécessaire mais temporaire. Quant à la relation égypto-soudanaise, elle devient carrément exécrable.

La France et ceux qui, comme elle, ont cru pouvoir ménager la chèvre et le chou, Arabie, Emirats et Qatar d’un côté, Egypte et Soudan de l’autre, selon la bonne vieille formule que toutes les dictatures sont bonnes à prendre, et en tous cas meilleures que les démocraties, pour le business et les ventes d’armes, risquent de se trouver « embarrassées ». Tant pis pour elles, de toutes façons elles ne pèsent plus dans ce « Grand jeu » qui leur échappe.

 

https://www.dailysabah.com/africa/2018/03/26/sudan-qatar-ink-4-billion-deal-to-develop-suakin-seaportMarc



« Le prince héritier saoudien en mission séduction aux États-Unis », par Anaïs Brosseau, La Croix, 19 mars 2018

avec l’analyse de Marc Lavergne :

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Le-prince-heritier-saoudien-mission-seduction-Etats-Unis-2018-03-19-1200922091?from_univers=Lacroix

 

 



RFI Appels sur l’actualité Partenariat Egypte/Arabie Saoudite

Réponse à la question d’un auditeur de Côte d’Ivoire le 9 mars 2018

Visite du prince Mohamed bin Salman au Caire et engagement sur l’intégration régionale autour de projets de développement

Délicat d’aborder ces sujets sur une chaîne publique française à diffusion internationale : l’Arabie Saoudite et l’Egypte sont nos deux principaux « partenaires » comme on dit pudiquement, dans la région, c’est-à-dire nos plus gros clients, et donc au sens propre, nos « donneurs d’ordres ».

Les mirages d’une mondialisation « hors sol »

De quoi s’agit-il ? D’un nouveau volet du projet « Vision 2030″ de MBS : la « mise en valeur » du littoral saoudien au nord de la mer Rouge, une région désertique et excentrée que j’avais parcourue en 1981 dans le cadre d’une mission du ministère saoudien de l’agriculture et des eaux, pour la modique somme de 500 milliards de dollars.

Concrètement, ce projet NEOM, qui n’a été précédé d’aucune étude sérieuse de faisabilité, ni technique, ni économique ou financière, vise à dégager  un nouvel horizon pour l’Arabie Saoudite, pour tenter de sortir sans trop de casse de l’ère du tout-pétrole. Ce projet mirifique, à dominante touristique, prévoit  une extra-territorialité attractive pour les investisseurs industriels et technologiques : il s’agit  d’attirer des financements internationaux qui donneront ainsi une assurance-vie à l’Arabie, et plus spécifiquement à la famille régnante.

Pour étoffer le projet et le rendre plus crédible (le délai de 12 ans jusqu’à sa mise en route est si illusoire qu’on s’étonne qu’aucun commentateur ne l ‘ait relevé), MBS se rend dans l’ Egypte de Sissi, elle aussi toujours en quête de chimères pour sortir du marasme. Non pas pour trouver des fonds, bien sûr, puisque l’Arabie est le banquier de l’Egypte, client insolvable, mais pour le coupler avec un micro-projet égyptien du même ordre. Depuis Sadate, les gouvernements égyptiens ont abandonné l’idée de développé leur pays à partir de la vallée et du delta, où se trouve la population, les campagnes et les villes engorgées et ingérables.

En quête de « nouvelles frontières »

Les déserts et les côtes sont désormais les « nouvelles frontières » d’une Egypte retournée comme un gant. Moubarak s’était installé à demeure à Charm el Cheikh, au Sinaï, après en avoir chassé la population bédouine, et en avait fait sa capitale diplomatique.

Aujourd’hui, après avoir donné à l’Arabie deux îles qui verrouillent l’entrée du golfe d’Aqaba, Tiran et Sanafir, en dépit d’un baroud d’honneur de la Cour Suprême égyptienne et l’offuscation des Egyptiens, Sissi sort de sa casquette la création d’un fonds d’investissement de 10 milliards de dollars, destiné à financer un projet de développement sur un périmètre de 1000 km2 face à la rive saoudienne du détroit de Tiran. Il s’agit de créer une zone franche internationale destinée à accueillir les paquebots de croisière, et toutes les nouvelles lunes de la nouvelle économie : énergies renouvelables, écotourisme, biotechnologies, lors d’une première phase à démarrer début 2019 pour une entrée en activité en 2022. Pour cocher toutes les cases, on y a joint la protection des coraux, mais aussi, pour rester sérieux et crédible, la construction de cinq palais.

Derrière ces fadaises, qui font suite au « doublement » du canal de Suez, inauguré naguère en présence du président français François Hollande, ou à la mise en valeur agricole annoncée de 700 000 feddan (environ 300 000 ha) de désert dans la dépression de Farafra, projets mirifiques dont on n’entend plus parler, il y a un vrai projet géostratégique.

La « Sainte Alliance « 

Tous contre l’Iran

Derrière ces projets se profile en effet la nouvelle alliance qui vise à dessiner la nouvelle carte du Moyen-Orient : avec Israël et la Jordanie, ces quatre pays forment le socle de la résistance à l’avancée iranienne dans la région. L’alliance entre Israël et l’Egypte est déjà  depuis longtemps – avec l’intermède de la présidence Morsi  – le pilier de la survie de l’Egypte, sous la houlette américaine, qui entretient financièrement les deux armées. Et la Jordanie est gérée directement depuis Tel Aviv et Washington. L’élément nouveau est l’engagement ouvert de l’Arabie Saoudite aux côtés d’Israel dans le « containment » et la déstabilisation de l’Iran.

Ces projets de développement sont certes le fait de dirigeants ineptes en ce qu’ils s’illusionnent (ou pas ?) sur les capacités de leurs pays et ignorent les attentes de leur population ; mais ils sont assez cohérents avec ce manque d’intérêt en ce qu’ils misent sur un redressement économique sans effort et sans réformes structurelles du fonctionnement de l’Etat et de la société : « tout changer pour que rien ne change ».

Kill Dubai !

J’y vois également, avec la localisation de ce projet à l’entrée du canal de Suez, à un emplacement privilégié sur une artère vitale du commerce internationale, l’intention de marginaliser Dubaï en la concurrençant sur son terrain. Dubai a jusqu’à présent mené la course en tête de la mondialisation économique. mais elle est située sur une mer fermée. Par ailleurs, son succès attise jalousie et rancœur, car elle a le défaut d’être attractive par sa permissivité contrôlée, d’offrir un modèle de réussite, de faire contrepoids à Abou Dhabi et surtout d’être le poumon de l’Iran.

Derrière la Sainte Alliance contre l’Iran, on perçoit donc toutes les implications de ces projets que le prince MBS concocte avec les stratèges de Trump et de Netanyahu : « règlement » de la question palestinienne par l’élimination du Hamas et des Frères Musulmans partout où ils constituent une menace, imposition d’un protectorat sur le Qatar et le Yémen, comme c’est le cas du Bahrein…

Reste la Chine et ses nouvelles « routes de la soie » : elle reste discrète mais peut être intéressée à jouer les « pousse au crime » en prêtant les fonds nécessaires, en tablant sur leur échec pour récupérer sa mise sous forme de cessions et de concessions de toutes sortes, à commencer par le pétrole et ses infrastructures : un remake de la dette ottomane, qui permit aux puissances européennes de démanteler l’empire ottoman à la fin du XIXème siècle. L’Arabie Saoudite a déjà décidé de céder 5 % de l’Aramco pour entamer le financement de ses projets…

 

 

 



Note de lecture. Alexandre Kazerouni : « Le miroir des cheikhs. musée et politique dans les principautés du golfe Persique »

Note de lecture

Alexandre Kazerouni : « Le miroir des cheikhs. Musée et politique dans les principautés du golfe Persique », coll. Proche-Orient, PUF, 265 pages, 2017

Ce titre1 juxtapose deux thèmes en apparence distincts, la politique muséale et la géopolitique des principautés2 du Golfe, pour en souligner le rapport de causalité. Il donne ainsi à voir deux sujets méconnus : d’abord les enjeux réels de la politique muséale des principautés du Golfe, symbolisée en France par l’implantation du Louvre à Abou Dhabi, et en arrière-plan, la véritable nature du pouvoir en place dans ces principautés et son rapport à la société locale comme au monde extérieur. Cette approche s’appuie sur une longue enquête de terrain, sous forme de nombreux entretiens avec les personnalités qui ont joué ou jouent encore un rôle dans la mise en œuvre de cette politique, mais aussi par la connaissance qu’a l’auteur de la culture et de l’histoire des deux rives du Golfe.

Ce que nous rappelle en premier lieu ce livre, c’est que les principautés arabes de la rive sud du Golfe ne sont pas seulement le produit de la colonisation britannique et de la découverte du pétrole, mais d’une longue histoire, marquée par leur rôle de corridor commercial convoité entre l’Occident et l’Extrême-Orient et de pont entre les deux rives de cette Méditerranée qu’est le golfe Persique, et aussi, sur chaque rive, par le rapport entre l’intérieur et la côte : la géographie tient, aux échelles régionale et locale, une large part dans la gestation de la société golfienne d’aujourd’hui. Ce rappel est d’autant plus utile que la communication des dynasties du Golfe, complaisamment relayée en Occident, tend à schématiser et déformer la réalité historique et humaine de ces sociétés. L’idée étant de masquer que la société est dominée par des pouvoirs autocratiques, souvent d’imposition récente, et qui représentent les intérêts de grandes familles bédouines originaires de l’intérieur de la péninsule arabique. Cette thèse tente de démontrer que ces dynasties demeurent étrangères, sinon hostiles, à la fabrique humaine cosmopolite des ports de la côte où elles ont implanté leur domination.

La politique culturelle est un objet apparemment anodin. On peut l’imaginer déconnectée des préoccupations immédiates imposées par un environnement instable ; mais elle offre en réalité un angle novateur de compréhension de ces dynamiques et de ces enjeux de pouvoir : elle révèle les clivages sous-jacents aux transitions dynastiques, souvent des moments de tension et d’incertitude au sein des familles dirigeantes ; elle apporte aussi des éléments précieux de compréhension des évolutions internes de ces sociétés, dont on a eu un aperçu lors des soulèvements arabes depuis 2011. La répression impitoyable du soulèvement populaire à Bahreïn, les manifestations de la jeunesse d’Oman, et la plongée du Yémen dans un chaos aux multiples acteurs, ont contraint les dirigeants des autres États de la péninsule à adopter des mesures de précaution pour prévenir toute menace sur leur pouvoir.

L’argument central autour duquel s’articule la démonstration est l’opposition entre deux politiques muséales successives et concurrentes, celle des « musées-racines » et celle des « musées-miroirs », qui coexistent désormais sans se rencontrer.

Les « musées-racines » ont eu pour but, selon l’auteur, de mettre en lumière, depuis leur apparition au début du XXème siècle, l’histoire et la société des cités – vouées à devenir des Etats – de la rive sud du Golfe, dans leur diversité historique et humaine. Ils furent à l’origine l’émanation des clubs culturels, à travers lesquels les sociétés marchandes des ports s’ouvrirent aux courants du nationalisme arabe nés de la crise, puis de la désintégration de l’empire ottoman, puis de la mise ous tutelle de l’empire perse. Ces musées étaient – et sont encore, en dépit de leur marginalisation politique – le témoin de cette modernisation, née de la bourgesoie commerçante « éclairée », puis captée par la bureaucratie des entités naissantes soumises à la Couronne britannique. Celle-ci émane de ce « petit peuple des ports », lié avant l’ère pétrolière, à la bourgeoisie commerçante ; les fils de ce petit peuple aurait été captés, à travers l’éducation moderne, par les grandes familles lignagères détentrices du pouvoir politique et formés dans les grands centres culturels et intellectuels du monde arabe, pour fournir les cadres administratifs des émirats modernes. Puis le retournement du marché pétrolier durant les années 80, et les difficultés financières dues à la guerre Iran-Irak, permirent à cette nouvelle classe éduquée de s’émanciper et de revendiquer sa part de l’histoire nationale, et donc du pouvoir.

Les musées-racines seraient le reflet de cette revendication. Ils ne présentent pas d’œuvres valorisées sur le marché de l’art international, mais les travaux et les jours des groupes humains présents de longue date entre rivages et arrière-pays désertique ou montagneux : paysans oasiens, pêcheurs de perles, navigateurs au long cours vers l’Inde ou l’Afrique orientale, commerçants oscillant entre la Perse et l’Arabie, ainsi que Bédouins nomades ou sédentarisés. Ils sont destinés à l’éducation de la population, et visent à renforcer sa cohésion et son ancrage dans son milieu comme dans une histoire partagée3. Ils sont sous la tutelle des ministères de la Culture, gérés par des bureaucrates acquis aux idéaux unificateurs du nationalisme arabe. A titre d’exemple, me revient en mémoire le modeste musée de Ras el Khaimah abrité dans l’ancienne résidence fortifiée des Qawasim, édifiée au XVIIIème siècle. Visité durant les années 90, il présentait les témoignages d’une histoire millénaire, d’un artisanat de bijouterie, d’armurerie, d’ébénisterie et de poterie, remontant au néolithique, au 2ème millénaire avant JC, et faisant appel aux produits de la terre et de la mer, voire de l’outremer et s’achevant symboliquement avec les tableaux représentant l’attaque britannique de 1809.4

A l’opposé, me promenant un soir de 2002 sur la corniche d’Abou Dhabi, je tombai par hasard sur une modeste exposition de folklore, installée sur la plage au pied des imposantes tours de bureaux : ce n’étaient que des tentes éclairées par des lumignons sur le sable de la plage. De rares visiteurs, surtout des mères avec leurs enfants, circulaient d’une tente à l’autre et découvraient de pauvres objets de la vie d’antan, surveillés par les vieillards qui les avaient exhumés pour l’occasion : les viatiques essentiels de la vie nomade, outres, coussins, couvertures, ustensiles de cuisine ou antiques tromblons et leurs poudrières. Un de ces guides bénévoles me montra fièrement son permis de conduire, posé sur un guéridon : il portait le n°7…Quant aux musées du fort Al-Fahidi de Dubaï ou d’Abou Dhabi, ils ne donnent à voir que le dénuement dans lequel vivaient les sociétés bédouines et que décrivait encore Wilfred Thesiger lorsqu’il les découvrit au lendemain de la 2ème guerre mondiale5.

L’auteur rappelle justement que les musées masquent autant qu’ils révèlent. Ces musées-racines sont déjà sélectifs, donnant à voir une image figée et idéalisée de la vie d’antan, détachée de tout contexte historique, et épurée de tout contentieux entre les différents groupes en présence. Le musée de Charjah, aujourd’hui au centre d’une vaste opération de rénovation du centre ancien, dans une perspective d’attraction touristique6, est révélateur : l’émirat y est présenté à travers ses divers territoires, dispersés entre les rives du golfe Persique et du golfe d’Oman ; mais la constitution de cet ensemble disparate et les composantes de son identité ne sont mentionnées nulle part, non plus que l’histoire complexe de l’empire maritime des Qawasim dont il est l’héritier, et dont la base était Ras el-Khaimah, devenu un émirat séparé, dirigé par une autre branche de la famille7.

Les « musées-miroirs », en revanche, ont été créés depuis la dernière décennie du XXème siècle ; ils procèderaient de la volonté des dirigeants de se rapprocher des opinions publiques occidentales, en projetant une image de modernité et d’ouverture. Plus que par l’évolution des cours du brut ou par la révolution khomeiniste en Iran, cette nouvelle politique aurait été déterminée, selon l’auteur, par l’invasion du Koweït en août 1990. Celle-ci a en effet démontré la fragilité de ces dynasties, et la leçon qui en aurait été retenue est que le soutien des opinions publiques occidentales était indispensable à leur sécurité, par-delà le soutien des milieux pétroliers, des marchands d’armes et des dirigeants politiques. Les musées-miroirs seraient donc l’expression d’un soft power ciblé en direction des milieux de la culture et des leaders d’opinion en Occident : ils permettent la promotion du mythe d’une société du Golfe dirigée par des « despotes éclairés », participant activement à une culture de paix et d’échange à l’échelle planétaire.

Les musées-miroirs seraient ainsi plus importants par la publicité qui leur est faite, par le choix de leurs architectes, tous de renommée internationale, que par leurs collections, leur fréquentation ou leur réalisation même. La plupart des projets ont pris du retard, ou restent à l’état d’épures, bien qu’ils mobilisent les meilleures équipes de conservateurs et de promoteurs occidentaux. Ils sont volontairement déconnectés de l’administration et de la culture du pays d’accueil, et n’ont pour interlocuteurs locaux que des membres éminents des familles régnantes, incompétents mais omniprésents, dans une démarche de personnalisation de la direction politique de ces Etats. Le propos de ces projets ne serait donc pas de fournir à la population locale, ou même aux touristes, un accès à une production culturelle contemporaine, mais d’être un objet d’étonnement et d’admiration à l’étranger, et de façon annexe, de placer le Golfe sur un marché de l’art mondialisé, occupant une niche à mi-chemin des places d’Extrême-Orient et d’Occident.

Les musées-miroirs sont ainsi l’enjeu de tractations et de compromis entre les attentes des initiateurs occidentaux de ces musées et celles de leurs bailleurs du Golfe8. Du côté occidental, l’auteur évoque les positions divergentes des tenants de musées « universels » visant à présenter l’art moderne international, de celles qui visent à faire de ces musées des vitrines de la relation idéalisée entre Orient et Occident9. Mais il ne se limite pas à cette analyse d’ensemble : il décline les politiques propres à chaque dynastie régnante, issues de grandes familles bédouines de l’intérieur de la péninsule. Il consacre ainsi un développement justifié au Musée d’art islamique de Doha, qui constitue un cas à part dans cette catégorie, puisqu’il ambitionne de répondre à un objectif particulier : celui de jouer, comme me l’avait confié Cheikh Hassan bin Muhammad al Thani, lors d’une précédente visite en 2010, un rôle historique comparable à celui des Abbassides, grâce auxquels avait été conservé et transmis le patrimoine scientifique et culturel de l’antiquité hellénistique, mais cette fois-ci à l’égard du patrimoine arabo-musulman. Comme dans d’autres domaines comme la télévision avec la chaîne Al-Jezira, le souci propre du Qatar est de justifier son existence aux côtés et à l’encontre de l’Arabie saoudite. Mais d’une manière plus générale, toutes ces familles régnantes, cramponnées à une légitimité fondée sur le lignage, cherchent à resserrer leur emprise sur leurs peuples, qui pourraient être tentés par une évolution démocratique. Elles visent donc à renforcer leur alliance/allégeance avec leurs protecteurs occidentaux, qui peuvent également faire contrepoids à l’ombre portée de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, qui plane toujours sur ces micro-Etats.

Dubaï avait pris le relais de Koweït, après l’invasion de cet émirat, comme pionnière de l’ouverture du Golfe à l’environnement régional et international. Elle est devenue une ville-événement, icône planétaire de la mondialisation économique et de la civilisation des loisirs, reléguant dans l’ombre l’austère Abou Dhabi. L’auteur explique en quoi la crise financière de 2008 a renversé la donne et en quoi ce renversement du rapport de force entre ces deux émirats a influé sur la nouvelle politique muséale d’Abou Dhabi. Aux côtés d’autres objets emblématiques comme la Grande mosquée Cheikh Zayed, le circuit Ferrari ou la Cité écologique Masdar, les musées en projet (Louvre, mais aussi Guggenheim et British Museum) participent de la nouvelle affirmation internationale du soft power d’Abou Dhabi. On peut ainsi distinguer les politiques plus affirmées du Qatar et d’Abou Dhabi de celles de Dubai et des émirats du Nord, tandis que le duel entre Doha et Riyadh fait le pendant, en plus brutal, de celui qui oppose Dubaï et Abou Dhabi. Une visite récente (février 2017) au musée d’art islamique de Doha corrobore les observations de l’auteur : ce musée appartient décidément au groupe des musées-miroirs ; mais l’art islamique présenté n’a d’une part d’islamique que le lieu d’origine des artefacts présentés (pour l’essentiel extérieurs au monde arabe, s’agissant majoritairement de la Perse, de l’Asie centrale et de l’Inde moghole), et d’autre part, lorsqu’il s’agit d’objets à caractère religieux, ils émanent souvent de sociétés chiites, alors que l’émirat est souvent présenté comme un héraut de l’islam sunnite le plus rigoriste, ce qui peut être interprété comme un défi à l’Arabie Saoudite voisine. Cette opposition constante, et naguère armée, entre Doha et Riyadh se conjugue toutefois avec celle qui sépare les tenants d’une identité « golfienne », celle des émirs au pouvoir, descendants de lignées bédouines prestigieuses issues du cœur du désert, et les tenants d’une adhésion au nationalisme arabe plus large et plus progressiste, issus du « petit peuple des ports ». Selon l’auteur, ces deux acceptions du nationalisme, ces deux visions du destin de ces sociétés coexistent en s’ignorant, à travers ces deux politiques muséales. Une coexistence qui serait permise par la rente pétrolière finançant l’entretien de deux systèmes de fonctionnement de l’Etat : un équilibre que l’on est en droit de considérer comme instable, tant il recèle d’incohérences et de contradictions…

Ce livre, écrit dans le style matter of fact d’une enquête nourrie de nombreux entretiens avec les personnalités impliquées dans la politique culturelle, sur place et en Occident, présente donc un double intérêt : sur le fond, il offre une nouvelle entrée, féconde, à la réflexion sur la question du pouvoir dans des sociétés opaques au regard des observateurs extérieurs ; il permet ainsi d’aller au-delà des considérations d’enjeu géopolitique global ou régional, de réalisations urbanistiques ou de succès économiques qui ont jusqu’à présent mobilisé l’attention, admirative ou critique, en Occident, et pourrait être élargi à d’autres objets, très médiatisés comme le sport, ou plus discrets comme la finance, dans lesquels s’inscrit la relation entre la région du Golfe et l’Occident. Il fourmille en outre d’informations précieuses et parfois inédites sur le fonctionnement de ces sociétés, hier et aujourd’hui. Mais il laisse volontairement de côté la part de la société du Golfe qui demeure extérieure car de nationalité étrangère, à ces manœuvres, tandis que demeure sans réponse la question de l’étrange absence d’intervention sous ces latitudes et sur ces défis, des acteurs politiques violents comme Al-Qaïda ou l’ « Etat islamique »…

1 La thèse qui a fourni la matière de cet ouvrage s’intitule « Le miroir des cheikhs. Musée et patrimonialisme dans les principautés arabes du golfe Persique », thèse de science politique, Paris, Institut d’études politiques, 2013, 2 vol., 1124 pages, sous la direction de Gilles Kepel ;

2Même si certains s’intitulent plus sobrement Etats (« dawla ») et si le Bahreïn est devenu officiellement un royaume, l’auteur estime à juste titre que ces différents territoires peuvent être considérés comme les domaines privés de familles princières, à l’origine des chefs de tribus promus par l’intervention britannique dans la région au début du XIXème siècle.

3Voir la série de cartes postales en annexe, collectées sur place à la fin des années 90.

4Voir la reproduction de la brochure du musée et de la carte postale figurant l’attaque de 1809.

5Wilfred Thesiger : Le désert des déserts, Coll. Terre humaine, Plon, 1978, 463 pages.

6Entreprise aux perspectives limitées à un tourisme musulman, dans la mesure où l’alcool est prohibé à Charjah, qui se veut ainsi un conservatoire des traditions et des normes islamiques, accolé à Dubai cosmopolite et « dévoyée ».

7Voir photos du chantier de rénovation du souk, de construction d’un hôtel moderne (Al Baït), de la Crique et de la mosquée chiite de Charjah sur le front de mer, ainsi que du musée de Charjah en PJ en mars 2017.

8 Cet ouvrage dévoile aussi l’engagement de plusieurs catégories d’acteurs du côté occidental, qui deviennent les « clients » et les serviteurs des dirigeants des États arabes du Golfe : d’abord les architectes et les concepteurs de la politique muséale, ensuite les personnalités politiques, les hauts fonctionnaires et les conservateurs des musées, dont il évoque les implications complexes. Celles-ci aboutissent souvent à un primat des intérêts personnels sur celui de la nation. Cette relation marque aussi un renversement du rapport entre le « Centre » et la « périphérie » du monde, et jette le doute sur les capacités de la France et de ses rivaux anglo-saxons, à continuer à jouer un rôle autonome dans les affaires du monde.

9 Se reporter à l’exposé des motifs du Louvre Abou Dhabi sur le site officiel : http://www.louvre.fr/louvre-abu-dhabi


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