Observations « participantes » de Marc Lavergne chercheur au CNRS / An insider’s view about the course of events in the Middle East and the Horn of Africa

L’abandon de la population du Darfour, une nouvelle infâmie de l’ONU ?

Et une nouvelle stupidité de l’Europe ? ou l’inverse ? A mettre en relation avec la récente visite de  Le Drian, ministre de l’Afrique, à Khartoum, pour demander l’aide de Béchir pour empêcher les migrants de venir nous embêter. Contre quoi ? Mystère…

Un autre  Breton, Charles Josselin, ministre de la Coopération – c’est à dire de la prédation  de l’Afrique et du détournement des fonds publics français par des entreprises françaises en mal de contrats faciles -, me déclarait il y a une vingtaine d’années en aparté, après une émission sur le jihad dans les monts Nouba : « Ces Soudanais sont musulmans à 70 %, ils ont bien le droit d’avoir un gouvernement musulman ! ». Béchir et Tourabi à l’époque abritaient Ben Laden et tout l’appareil d’Al Qaida, Pasqua dealait Carlos avec les services du régime qui allaient tenter, l’année suivante, d’assassiner Moubarak…

Aujourd’hui on compte sur les mêmes pour sauver la Françafrique, avec toutes nos colonies du Tchad au Mali, bien mal en point avec nos Bat d’Af’ qui campent sur place depuis plus d’un siècle, face à des voyous des sables armés par Khartoum… Trop malins, les Français !

Pour en revenir aux Bretons, anciens colonisés de l’intérieur, je me demande s’il n’y aurait pas un intérêt à relancer la recherche anthropologique sur la dimension tribale de notre engagement africain, de Bolloré à Le Foll et j’en passe… Mais on est là, bien entendu,  très loin de Calais, où s’échouent les rescapés de notre aide au développement.

http://www.rfi.fr/emission/20171111-lavergne-cnrs-deplaces-darfour-renvoyer-condamner-mort

 

 

 



« Aux racines du djihadisme africain », à paraître dans « Le magazine de l’Afrique », mars-avril 2016

Aux racines du djihadisme africain

 Marc Lavergne

Les nomades sahariens au XXè siècle, des perdants de l’Histoire ?

  L’hiver 1969… j’étais à Djanet, lointaine oasis aux confins de la Libye et du Niger, dans le bordj où les jeunes militaires de l’ALN avaient remplacé l’armée française. Ils étaient tous du nord, et découvraient comme moi le Sahara. A nos pieds s’étendait la palmeraie et plus loin dans l’oued, se déroulait une fantasia en l’honneur du nouvel aménokal des Kel Ajjer, qui venait de succéder à son père. Une foule bigarrée festoyait joyeusement entre les tentes des groupes venus de toute la région. Mais je compris bien vite que ces festivités n’étaient qu’un sursaut dans le déclin de cette société targuie naguère si glorieuse. Quelques jours plus tard, mon vieux guide Djebrine me racontait comment il avait pris part, jeune homme, à l’assassinat du Père de Foucault, dans cette fameuse expédition sénoussie jusqu’à l’Assekrem en 1916. Dans le vocabulaire d’aujourd’hui, un « acte terroriste contre un civil innocent », mais en même temps une action de résistance d’un groupe politico-religieux contre l’occupation étrangère, et plus précisément contre un agent de renseignement occupant une position stratégique, dans le contexte de la Première guerre mondiale, avec sans doute intervention d’agents turcs alliés de l’Allemagne…

Puis il y avait eu l’arrivée des Français, qui avaient émancipé les anciens esclaves, ces harratin de l’oasis envoyés à l’école tandis que les fils des maîtres continuaient de nomadiser au loin. Ils étaient devenus les rouages du pouvoir colonial, dont ils maîtrisaient la langue et les coutumes, portant le pantalon et la chemise blanche, et servaient maintenant l’Algérie indépendante.

Un dernier rezzou de Toubous venus du Niger avait encore dévasté l’oasis de Djanet quelques années plus tôt, en quête de dromadaires et de pillage…Mais les caravanes d’âniers qui prenaient la piste de Ghât, dans la Libye voisine, montraient l’apparition de nouveaux courants d’échanges, avec de nouveaux acteurs. De nouvelles frontières quadrillaient l’espace de vie nomade et la découverte du pétrole attirait les jeunes vers In Amenas, l’ancien Fort Flatters. (suite…)



Résoudre un conflit sans en chercher les causes ? La RCA entre imposture et amnésie
13 décembre, 2014, 10:26
Classé dans : RCA,SAHEL - AFRIQUE CENTRALE,Somalie

Marc Lavergne

Directeur de recherche au CNRS

Président de l’association RH 2 «  Recherche et ressources humanitaires »

Mots-clés : Centrafrique, colonisation, conflit, esclavage, massacres, ethnicité

Résumé : La Centrafrique est un Etat né d’une conquête coloniale militaire par la France, qui a mis fin à la concurrence esclavagiste puis mis le pays en coupe réglée durant un demi-siècle, en utilisant des méthodes d’une barbarie inouïe. La puissance coloniale ne s’est pas retirée à l’indépendance, mais a réussi à continuer de gérer le pays à son profit exclusif jusqu’au désastre actuel. Cette longue histoire de violences et de résistances face aux envahisseurs (chasseurs d’esclaves au nord-est, compagnies concessionnaires au sud-ouest) a laissé dans la population des séquelles de brutalité, de méfiance et de cruauté, mais elle a aussi forgé les éléments fondateurs d’une capacité de coexistence et de citoyenneté.

« Zo so ngbo a dé lo, a ba komba a kpé » (L’expérience du passé permet d’éviter les erreurs du présent, dicton centrafricain)

Le territoire de la Centrafrique, défini par sa position au cœur du continent africain, est avant tout, pour ses habitants, une interface entre plusieurs mondes : l’appellation coloniale Oubangui-Chari indiquait le passage entre le bassin du Congo, monde de la forêt, à celui du lac Tchad, monde de la steppe puis ouverture au nord vers le désert et au-delà la Méditerranée et le monde arabe. A l’est, la frontière tracée par les colonisateurs avec le Soudan est celle du partage des eaux avec le bassin du Nil et à l’ouest avec le Cameroun et le Moyen-Congo qui bordent le golfe du Bénin. Un pays enclavé donc, mais un pays dont les façades ouvrent sur des horizons ouverts et divers.

C’est de ces horizons que va naitre, à la fin du XIXe siècle, la Centrafrique d’aujourd’hui.

Au temps de l’esclavage

Au nord-est, la région de la steppe est depuis des siècles un réservoir d’esclaves, le Dar el Kuti, voisin du Dar Fertit centré sur le Bahr el–Ghazal voisin. Ces territoires peuplés d’agropasteurs animistes sont (suite…)


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